On le dit triste, et je l'en félicite. Il méprise les hommes, et pourtant leur inimitié lui pèse. Il s'écrie amèrement: «J'ai été haï de beaucoup et aimé d'un petit nombre (1866).—Il n'y a pas d'homme si bien détesté que moi de la Garonne à la Néva (1874).» Il sait qu'en Prusse même, il serait maudit si la victoire n'avait assuré ses desseins. «Que nous soyons vaincus, disait-il avant Sadowa, et les femmes de Berlin me lapideront à coups de torchons mouillés.»
Pour comble de misère, cet homme qui a tant agi ne découvre plus, à la réflexion, de raisons d'agir en ce monde. Il ne trouve même plus un sens possible à la vie. «Que la volonté de Dieu soit faite! écrit-il en 1856. Tout n'est ici-bas qu'une question de temps; les races et les individus, la folie et la sagesse, la paix et la guerre vont et viennent comme les vagues, et la mer demeure. Il n'y a sur la terre qu'hypocrisie et jonglerie! Que ce masque de chair nous soit arraché par la fièvre ou par une balle, il faut qu'il tombe tôt ou tard; alors apparaîtra entre un Prussien et un Autrichien une ressemblance qui rendra très difficile de les distinguer l'un de l'autre.»
Vingt ans plus tard, dans une heure intime et solennelle, il sentit lui monter au coeur l'épouvante et l'horreur de son oeuvre. C'était à Varzin. Le jour tombait. Le prince, selon son habitude, était assis après son dîner, près du poêle, dans le grand salon où se dresse la statue de Rauch: la Victoire distribuant des couronnes. Après un long silence, pendant lequel il jetait de temps à autre des pommes de pin dans le feu et regardait droit devant lui, il commença tout à coup à se plaindre de ce que son activité politique ne lui avait valu que peu de satisfaction et encore moins d'amis. Personne ne l'aimait pour ce qu'il avait accompli. Il n'avait fait par là le bonheur de personne, ni de lui-même, ni de sa famille, ni de qui que ce fût.
Quelqu'un lui suggéra qu'il avait fait celui d'une grande nation.
—Oui; mais le malheur de combien? répondit-il. Sans moi, trois grandes guerres n'auraient pas eu lieu, quatre-vingt mille hommes n'auraient pas péri; des pères, des mères, des frères, des soeurs, des veuves ne seraient pas plongés dans le deuil. J'ai réglé tout cela avec mon créateur; mais je n'ai récolté que peu ou pas de joie de toutes mes oeuvres.
Jamais M. de Bismarck ne s'était montré si grand que ce soir-là.
BALZAC
Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac, par Anatole Cerfberr et Jules Christophe, avec une introduction de Paul Bourget, in-8°, Calmann Lévy, éditeur.—Histoire des oeuvres de M. H. Balzac, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul (Charles de Lovenjoul), 2e édition, in-8°, Calmann Lévy, éditeur.
Un jour que je bouquinais chez un libraire du quartier latin, je remarquai dans un coin de la boutique un homme à longs cheveux, jeune encore, qui paraissait d'humeur expansive. Sa figure m'était connue sans qu'il me fût possible d'y mettre un nom. Il feuilletait un livre; son regard, son sourire, les plis mobiles de son front, ses gestes ouverts, tout parlait en lui avant qu'il eût trouvé à qui parler. Il n'y avait pas besoin de beaucoup d'instinct pour flairer un bavard. Je sentis qu'il fallait fuir ou devenir sa proie. Pourtant je restai. Sophocle eut raison de dire que nul ne peut éviter sa destinée. J'en ai fait une longue épreuve dans ma vie. Je ne sais résister ni aux mauvaises fortunes ni aux bonnes. Mais les mauvaises sont naturellement les plus fréquentes. À vrai dire, ce bouquineur ne m'était point antipathique. Il avait cette physionomie heureuse, cet air aisé des pauvres qui ne sentent pas leur pauvreté et des paresseux qui rêvent sans cesse. Ses vêtements, plus négligés que malpropres, ne me semblaient poudreux que de la noble poussière des bibliothèques. Il les portait sans souci et sans curiosité. Seul, le chapeau, dont les bords étaient étrangement larges et la soie hérissée, trahissait un goût, une volonté, peut-être même une esthétique. Ne vivant que par le cerveau, cet homme ne s'inquiétait sans doute que de vêtir sa tête. Les autres habits ne lui étaient de rien. J'ai le regret de dire qu'il avait les mains sales. Mais nous savons par tradition que le prince des bibliothécaires, le vieux Weiss, de Besançon, trahissait pareille négligence. Il en était de ses mains comme de celles de lady Macbeth. Elles restaient noires après le bain, et M. Weiss en donnait pour raison qu'il lisait dans sa baignoire.
L'homme au livre, sitôt qu'il me vit, s'avança vers moi et, frappant sur mon bouquin: