—Hélas! monsieur, lui dis-je, ce que vous dites n'est pas sans quelque raison (il était convenable de le flatter); mais les hommes n'ont point attendu les artistes pour être violents et débauchés. Attila et Gengis-Khan, qui n'avaient point lu Homère, furent des guerriers plus destructeurs qu'Alexandre. Les Fuégiens et les Boschimans sont dépravés, et ils ne savent ni lire ni dessiner. Les paysans assassinent leurs vieux parents sans aucun souvenir romanesque. La concurrence vitale était meurtrière avant Balzac. Il y eut des grèves devant que Germinal fût écrit. Les arts vous inspirent trop de haine, et je crains, monsieur, que vous ne soyez un moraliste partial.

Il me tira son large chapeau et me dit:

—Je ne suis pas moraliste, monsieur; je suis sculpteur, poète et romancier.

Quand il fut parti:

—C'est un homme qui a beaucoup d'esprit, monsieur, me dit le bouquiniste; mais il n'est pas heureux, et Balzac lui a fait perdre la tête.

Je n'ai pas revu depuis ce jour l'homme au grand chapeau. Mais le souvenir de cette conversation me revient à l'esprit tandis que je parcours le Répertoire de la Comédie humaine, que M. Calmann Lévy vient de m'envoyer. Ce répertoire a été dressé soigneusement par deux balzaciens enthousiastes, MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe.

Il contient la biographie sommaire des deux mille personnages que Balzac a conçus, enfantés et dessinés dans son oeuvre énorme. En feuilletant ce Vapereau d'un nouveau genre, je suis confondu de la puissance créatrice de Balzac, et je suis presque tenté de crier à l'impie, comme faisait l'homme au chapeau. Je demeure stupide et j'admire. C'est un monde! Il est inconcevable qu'un homme ait suivi, sans les brouiller, les fils de tant d'existences. Je ne veux pas me faire plus balzacien que je ne suis. J'ai une préférence secrète pour les petits livres. Ce sont ceux-là que je reprends sans cesse. Mais, quand Balzac me ferait un peu peur, et si même je trouvais qu'il a parfois la pensée lourde et le style épais, il faudrait bien encore reconnaître sa puissance. C'est un dieu. Reprochez-lui après cela d'être quelquefois grossier: ses fidèles vous répondront qu'il ne faut pas être trop délicat pour créer un monde et que les dégoûtés n'en viendraient jamais à bout.

Une des qualités de ce grand homme me frappe particulièrement. Quand il est bon, quand il ne tombe pas dans le chimérique et le romanesque, il est un historien perspicace de la société de son temps. Il en révèle tous les secrets. Il nous fait comprendre mieux que personne le passage de l'ancien régime au nouveau, et il n'y a que lui pour bien montrer les deux grandes souches de notre nouvel arbre social: l'acquéreur de biens nationaux et le soldat de l'Empire. Il n'a jamais trouvé, ni sans doute cherché, pour faire valoir ses fortes études, quelque cadre étroit et charmant, comme celui que Jules Sandeau donna, par exemple, à Mlle de la Seiglière, quand il fit des portraits et des scènes de l'époque si bien comprise par Balzac. Sandeau avait un goût et une mesure que l'autre ne posséda jamais. Comme encadreur, Sandeau vaut infiniment mieux. Comme peintre, c'est tout le contraire. Pour le relief et la profondeur, Balzac ne peut être comparé à personne. Il a, plus que tout autre, l'instinct de la vie, le sentiment des passions intimes, l'intelligence des intérêts domestiques.

Les romans de Balzac servent d'autant mieux à l'histoire qu'ils ne contiennent, pour ainsi dire, ni faits ni personnages historiques. Ceux-là, hommes et choses, ne peuvent que s'altérer et se dénaturer en passant de l'histoire dans le roman. Le romancier bien inspiré prend pour ses héros les inconnus que l'histoire dédaigne, qui ne sont personne et qui sont tout le monde, et dont le poète compose des types immortels. C'est ainsi qu'un poème ou un roman peut nous faire voir le peuple, la nation et la race, cachés souvent dans l'histoire par un rideau de personnages publics. Obéissant à un sentiment très sûr des lois de son art, Balzac se refuse à entraîner les hommes historiques dans le cercle de ses créations et à leur attribuer des actions imaginaires. C'est ainsi que l'homme qui domine le siècle, Napoléon, ne figure que six fois dans toute la Comédie humaine, et de loin, dans des circonstances tout à fait accessoires. (Voy. le livre de MM. Cerfberr et Christophe, page 47). Balzac, mêle à ses deux mille personnages imaginaires un très petit nombre de personnages réels. MM. Cerfberr et Christophe indiquent indifféremment les uns et les autres. J'aurais souhaité qu'ils distinguassent les noms réels par un astérisque ou par tout autre signe. Cette distinction est peu utile, j'en conviens, pour Napoléon, Louis XVIII, madame de Staël ou même pour madame Falcon, Hyde de Neuville et madame de Mirbel, dont je relève les noms dans le livre que j'ai sous les yeux. J'allais ajouter Marchangy, qui est aussi connu comme magistrat servile que comme écrivain ridicule; mais je m'aperçois qu'il a été omis dans le répertoire, bien qu'il figure dans la belle scène de la réhabilitation de César Birotteau[8].

Tout le monde, par contre, ne sait peut-être pas que Barchou de Penhoen, pour ne citer que lui, a réellement existé et composé de gros livres. Jugez, par la finesse de cette minutieuse critique, si je ne deviens pas à mon tour un pur balzacien. Que dis-je! Je me sens, pour le moment, d'humeur à renchérir de balzacisme sur MM. Cerfberr et Christophe eux mêmes. Je souhaite ardemment qu'ils ajoutent bientôt à leur répertoire un peu de statistique. La statistique est une belle science qui, appliquée à la société créée par Balzac, ne manquera pas de donner d'intéressants résultats. J'ai dit que les personnes de cette société sont au nombre de deux mille. C'est un chiffre approximatif. On préférerait peut-être le chiffre exact. On serait curieux, j'imagine, de savoir le nombre des adultes et des enfants, des hommes, des femmes, des célibataires et des gens mariés. On aimerait à connaître leur nationalité. Des tables de mortalité ne seraient pas déplacées. Il ne serait point indifférent non plus de joindre à l'ouvrage un plan de Paris et une carte de France, pour l'intelligence des oeuvres d'Honoré de Balzac. La géographie de la Comédie humaine présenterait autant d'intérêt que la statistique.