Maintenant que la vie lui échappe, elle l'aime éperdument. Arts, musique, peinture, livres, monde, robes, luxe, bruit, calme, rire, tristesse, mélancolie, amour, froid, soleil, toutes les saisons, les plaines calmes de la Russie et les montagnes de Naples, la neige, la pluie; le printemps et ses folies, les tranquilles journées d'été et les belles nuits avec des étoiles, elle adore, elle admire tout! Et il faut mourir. «Mourir, c'est un mot qu'on dit et qu'on écrit facilement, mais penser, croire qu'on va mourir bientôt? Est-ce que je le crois? Non, mais je le crains

Et, quelques jours plus tard, écartant ces illusions, si obstinées à s'asseoir au chevet des phtisiques, elle voit distinctement la mort:

«La voilà donc la fin de toutes nos misères! Tant d'aspirations, tant de désirs, de projets, tant de… pour mourir à vingt-quatre ans au seuil de tout.»

Pendant qu'elle se mourait, Bastien Lepage mourant se faisait porter presque chaque jour chez elle. Le journal s'arrête au lundi 20 octobre. Ce jour-là encore Bastien Lepage était venu, soutenu par son frère, au chevet de la malade. Marie Bashkirtseff s'éteignit onze jours après, «par une journée de brume, dit M. André Theuriet, pareille à celle qu'elle avait peinte dans un de ses derniers tableaux, l'Allée

C'est toujours un spectacle touchant quand la nature, par un terrible raccourci, nous montre l'un près de l'autre l'amour et la mort; mais il y a dans la vie si courte de Marie Bashkirtseff je ne sais quoi d'âcre et de désespéré qui serre le coeur. On songe, en lisant son Journal, qu'elle a dû mourir inapaisée et que son ombre erre encore quelque part, chargée de lourds désirs.

En pensant aux agitations de cette âme troublée, en suivant cette vie déracinée et jetée à tous les vents de l'Europe, je murmure avec la ferveur d'une prière ce vers de Sainte-Beuve:

Naître, vivre et mourir dans la même maison!

LES FOUS DANS LA LITTÉRATURE

L'Inconnu, par Paul Hervieu. 1 vol. in-18.—Le Horla, par Guy de Maupassant. 1 vol. in-18.

Un Français, qui fit le voyage de Londres, alla voir un jour le grand Charles Dickens. Il fut reçu et s'excusa sur son admiration de venir ainsi prendre quelques minutes d'une existence si précieuse.