«C'est au frère aîné de Sophie que je vais faire une confidence qui mourra dans son sein et que je crois nécessaire à votre repos.—Ne vous abusez pas; renoncez à tout espoir. Ma fille est aimée du chevalier de Florian et ne paraît pas insensible à cet hommage; je souhaiterais pourtant qu'elle en perdît le souvenir: car j'ai vu l'amour du chevalier décliner à mesure que notre fortune lui a paru baisser, et chaque jour de la Révolution en compromet les restes. N'imaginez pas que ce soit l'homme de ses bergeries; il a trop de probité pour être un séducteur; mais il a trop de prudence et de calcul pour être un Némorin.»

Il ne paraît pas que le rival qui entendit ces paroles les ait le moins du monde adoucies. Telles qu'il les rapporte, elles sont vraiment trop dures. Si le chevalier ne s'empressait pas d'épouser Mlle Le Sénéchal, il était facile de supposer à ses retards d'autres raisons que celle de la cupidité déçue. Suspect lui-même et sans cesse inquiété dans sa retraite de Sceaux, il pouvait raisonnablement juger qu'à la veille de la proscription ce n'était pas le temps d'unir sa destinée à celle d'une jeune fille notée elle-même d'incivisme. C'eût été là une généreuse folie, et M. de Florian n'était capable de folies d'aucune sorte. Il professait volontiers avec Parny que:

Une indifférence paisible
Est la plus sage des vertus.

Il était trop prudent pour n'être pas un peu égoïste et il estimait, lui aussi, que, dans une pareille époque, c'est assez de vivre, sans rien de plus. Madame Le Sénéchal, qui ne se faisait pas d'illusions sur son caractère, loin de là, ne tarda pas à acquérir une nouvelle preuve des dispositions paisibles du chevalier. Fixée à Montrouge avec sa famille dans les derniers mois de 1792, cette dame donna asile au marquis d'Audiffret, son gendre, qui était porté sur une liste d'émigrés. Il fut dénoncé par des patriotes de Montrouge et aussitôt arrêté. Madame Le Sénéchal pria Florian d'attester que M. d'Audiffret n'avait pas quitté le territoire de la République. C'était la vérité, mais il y avait péril à porter ce témoignage. D'Audiffret n'était point un émigré, mais c'était un ci-devant. Son beau-frère, le marquis de Chérisey, avait émigré. D'Audiffret était deux fois suspect. Florian, ci-devant lui-même, ne pouvait se montrer sans danger. Il s'excusa. Son jeune rival, trop heureux de saisir une occasion qu'on lui laissait, s'offrit pour témoin. Il courait les plus grands risques en faisant cette démarche: car sa collaboration au Journal de Paris, avec André Chénier, pouvait n'être pas oubliée. Pourtant il n'hésita pas, se présenta devant la municipalité et obtint la liberté du beau-frère de Sophie. Est-il besoin de dire qu'il n'en fut pas aimé davantage? Heureux encore si on lui pardonna d'avoir laissé voir une grandeur d'âme que l'homme aimé n'avait point montrée! C'est là un grief qu'une femme qui aime ne supporte pas volontiers.

Le chevalier faisait visite assez souvent à madame Le Sénéchal à Montrouge. Il avait perdu sa gaieté et ne montrait plus à Sophie ni amour ni galanterie. «Un soir, dit Lacretelle, il entra brusquement au moment où nous improvisions, vaille que vaille, une comédie-proverbe tirée de Gil Blas, où le général Baraguay d'Hilliers, à la grande et noble stature, représentait le capitaine Roland, moi Gil Blas, et la jolie madame d'Audiffret la vieille Hébé, qui servait à boire aux voleurs. Je ne vis jamais une figure plus sombre, plus indignée que celle de Florian. C'était un prophète aux cheveux hérissés. Il venait de lire une séance des Jacobins, pleine d'atroces propositions qui ne devaient être que trop tôt converties en décrets, et pour lui il les lisait comme autant de décrets déjà rendus. Il semblait se plaire, pour nous punir de notre gaieté, à nous pétrifier de terreur. Peu s'en fallut qu'il ne nous annonçât notre mort à nous tous. L'avis eût été bon s'il y avait eu des moyens de fuir. C'est ce que fit observer avec douceur madame Le Sénéchal. Après son départ, nous voulûmes reprendre la pièce commencée, mais nous n'y pûmes parvenir.»

Certes le chevalier avait tort de n'être point gai. Je tiens d'une personne fort spirituelle et fort sensée que la gaieté est la forme la plus aimable du courage. Mais il faut reconnaître que les inquiétudes du ci-devant chevalier étaient fondées. Bientôt, cet homme inoffensif, victime d'une odieuse et folle suspicion, fut mis en état d'arrestation et conduit à la Bourbe. On appelait vulgairement ainsi l'ancien couvent de Port-Royal de Paris, devenu une prison sous le nom de Port-Libre. C'était une demeure habitable encore, malgré l'encombrement, et dont le régime était moins dur que celui des autres maisons d'arrêt.

La compagnie y était excellente. Le soir, les femmes, parées avec grand soin, se réunissaient aux hommes dans la salle commune, qu'elles transformaient en un salon élégant. Le poète Vigée et le citoyen Coittant y disaient des vers. Le baron de Wirbach y donnait des concerts, et l'on affirme que ce baron de Wirbach était la première viole d'amour de son siècle. Un acacia, planté dans une des cours, abritait, dit-on, les plus douces confidences. Un poète reconnaissant le célébra dans un ode qui se termine par ce vers:

Sous son ombrage on fut heureux.

On lit dans le journal d'un des détenus de la Bourbe, à la date du 27 messidor an II (15 juillet 1794): «On nous a amené ce matin un homme bien estimable, le chevalier de Florian, auteur de Numa, d'Estelle, etc.» Trois jours après, les détenus se réunirent, le soir, pour entendre un des leurs chanter une chanson du nouveau venu, dont ils s'honoraient d'être les compagnons d'infortune. Il ne paraît pas que Florian se soit associé à ces pâles fêtes de la captivité. On ne dit pas qu'il s'entretint avec les femmes galamment vêtues ni qu'il s'assit, la nuit, sous l'acacia. D'ailleurs, sa détention fut de courte durée. Il sortit de la Bourbe peu de jours après le 9 Thermidor. De retour dans sa chère retraite de Sceaux, il ne put retrouver en lui-même la paix qui l'environnait. La fièvre le consumait. À chaque coup frappé à sa porte, son imagination troublée lui figurait des patriotes armés de piques venus pour l'arrêter. Il languit ainsi quelques semaines et mourut le 29 fructidor an II (15 septembre 1794), à l'âge de trente-huit ans. Peu de mois après, mademoiselle Sophie Le Sénéchal se maria avec un homme obscur et riche, et, quatre ans plus tard, Rose Gontier épousa son camarade Allaire.

Tel est le véritable Florian. Il battait sa maîtresse, et il n'épousa pas mademoiselle Sophie. Mais l'ombre d'Estelle sourit encore sur sa tombe dans le cimetière du village où il repose.