Son livre, je l'ai dit, est destiné à la jeunesse. En achevant de le lire, j'ai fait une réflexion que les jeunes gens, par bonheur, ne feront pas. Elle est triste. Je la dirai pourtant. Il faut parler des grandes choses de l'homme et de la vie avec une entière sincérité. À cette condition seulement, on a le droit de parler au public.
Or, ce qui frappe quand on lit les actions de ces hommes qui se dévouèrent jusqu'à la mort, c'est la sublime impuissance de leur courage, c'est la stérilité imméritée de leur sacrifice. Le dévouement et l'héroïsme sont comme les grandes oeuvres d'art: ils n'ont d'objet qu'eux-mêmes. On dirait presque que leur inutilité fait leur grandeur. On se dévoue pour se dévouer. L'objet des plus beaux sacrifices est souvent indigne, quelquefois nul. Par la fureur d'une sorte de sublime égoïsme, la charité ressemble à l'amour. Sans doute la vertu est une force; c'est même la seule force humaine. Mais sa destinée fatale, est d'être toujours défaite. Elle donne à ses soldats l'incomparable beauté des vaincus. Voilà bien longtemps que la vertu frappe le mal à coups redoublés; mais le mal est immortel: il se rit de nos coups.
Oui, le mal est immortel. Le génie dans lequel la vieille théologie l'incarne, Satan, survivra au dernier homme et restera seul, assis, les ailes repliées, sur les débris des mondes éteints. Et nous n'avons même pas le droit de désirer la mort de Satan. Une haute philosophie ne gémira pas sur l'éternité du mal universel. Elle reconnaîtra, au contraire, que le mal est nécessaire et qu'il doit durer; car, sans lui, l'homme n'aurait rien à faire en ce monde. Il serait comme s'il n'était pas. La vie n'aurait pas de sens et serait tout à fait inintelligible. Pourquoi? Parce que le mal est la raison d'être du bien et que le bien est la raison d'être de l'homme. Si, par impossible,—oh! ne craignez rien,—si, par impossible, le mal disparaissait jamais, il emporterait avec lui tout ce qui fait le prix de la vie, il dépouillerait la terre de sa parure et de sa gloire. Il en arracherait l'amour inquiet des mères et la piété des fils, il en bannirait la science avec l'étude, et éteindrait toutes les lumières de l'esprit. Il tuerait l'honneur du monde. On ne verrait plus couler ni le sang des héros, ni les larmes des amants, plus douces que leurs baisers.
Au milieu de l'éternelle illusion qui nous enveloppe, une seule chose est certaine, c'est la souffrance. Elle est la pierre angulaire de la vie. C'est sur elle que l'humanité est fondée comme sur un roc inébranlable. Hors d'elle, tout est incertitude. Elle est l'unique témoignage d'une réalité qui nous échappe. Nous savons que nous souffrons et nous ne savons pas autre chose. Là est la base sur laquelle l'homme à tout édifié. Oui, c'est sur le granit brûlant de la douleur que l'homme a établi solidement l'amour et le courage, l'héroïsme et la pitié, et le choeur des lois augustes et le cortège des vertus terribles ou charmantes. Si cette assise leur manquait, ces belles figures sombreraient toutes ensemble dans l'abîme du néant. L'humanité a la conscience obscure de la nécessité de la douleur. Elle a placé la tristesse pieuse parmi les vertus de ses saints. Heureux ceux qui souffrent et malheur aux heureux! Pour avoir poussé ce cri, l'Évangile a régné deux mille ans sur le monde.
Nous disions un jour qu'il est permis d'imaginer que notre planète, notre pauvre petite terre est entourée de formes invisibles et pensantes[15]. L'atmosphère peut, en effet, être habitée par des créatures d'une essence trop subtile pour tomber sous nos sens. Ce n'est qu'un rêve, mais le rêve a ses droits. Je veux rêver des génies aériens; ils flottent dans les espaces éthérés. Je me les figure plus intelligents et plus doux que ces Elohim que M. Renan nous montre épars autour des tentes du nomade Israël. Je veux aussi qu'ils soient moins vains, moins indifférents, moins joyeux que les ombres légères dont la Grèce antique peuplait ses bois et ses montagnes. Mes génies seront, si vous voulez, des anges, mais des anges philosophes et savants, c'est-à-dire des anges d'une espèce toute nouvelle. Ils ne chanteront pas, ils n'adoreront pas: ils observeront. Je suppose que l'un d'eux, couché sur le bord d'un nuage, tourne vers la terre ses yeux plus puissants que nos télescopes et nos lunettes, et regarde vivre les hommes. Le voilà qui nous examine avec une intelligente curiosité, comme sir John Lubbeck observe les fourmis. Cet ange positif ne trouve rien à admirer dans la figure des petits êtres dont il suit les mouvements. Il n'est sensible ni à la force des hommes, ni à la beauté des femmes. Nous ne lui inspirons ni goût ni dégoût; car sa pensée toute pure s'élève au-dessus du désir comme de la répugnance. Scrutant nos actions, il reconnaîtra qu'elles sont pleines de violence et de ruse; et il s'épouvantera de la quantité de crimes qu'enfantent sans cesse parmi nous la faim et l'amour. Il dira: «Voilà de méchants petits animaux. Ils se rendent justice puisqu'ils se mangent les uns les autres.» Mais bientôt il s'apercevra que nous souffrons et toute notre grandeur lui sera révélée. Alors vous l'entendrez murmurer: «Ils naissent infirmes, souffrants, affamés, destinés à s'entre-dévorer. Et ils ne se dévorent pas tous. J'en vois même qui, dans leur grande détresse, tendent les bras les uns vers les autres. Ils se consolent et se soutiennent entre eux. Comme soulagement ils ont inventé les industries et les arts. Ils ont même des poètes pour les amuser. Leur dieu avait créé la maladie: ils ont créé le médecin et ils s'emploient de leur mieux à réparer la nature. La nature a fait le mal, et c'est un grand mal. C'est eux qui font le bien. Ce bien est petit, mais il est leur ouvrage. La terre est mauvaise: elle est insensible. Mais l'homme est bon parce qu'il souffre. Il a tout tiré de sa douleur, même son génie.»
Voilà comment parlerait, ce me semble, un ange nourri de saine philosophie. Et il se garderait bien, s'il en avait le pouvoir, d'extirper de ce monde le levain amer de sa grandeur et de sa beauté.
Nous apprendrions de lui qu'il faut savoir souffrir et que la science de la douleur est l'unique science de la vie. Ses leçons nous inspireraient la patience, qui est le plus difficile des héroïsmes, l'héroïsme constant. Elles nous enseigneraient la clémence et le pardon; elles nous enseigneraient la résignation, je veux dire la résignation dans l'effort, qui consiste à frapper toujours le mal, sans nous irriter jamais de son invulnérable immortalité.
Sous cette inspiration, les existences les plus humbles peuvent devenir des oeuvres d'art bien supérieures aux plus belles symphonies et aux plus beaux poèmes. Est-ce que les oeuvres d'art qu'on réalise en soi-même ne sont pas les meilleures? Les autres, qu'on jette en dehors, sur la toile ou le papier, ne sont rien que des images, des ombres. L'oeuvre de la vie est une réalité. L'homme simple dont nous parle M. Maxime du Camp, le pauvre revendeur du faubourg Saint-Germain, qui fit de sa vie un poème de charité, vaut mieux qu'Homère.
GEORGE SAND ET L'IDÉALISME DANS L'ART
George Sand, par E. Caro, dans la Collection des grands écrivains, Hachette, édit. in-18.