Je feuilletais, ce matin même, le beau livre de M. Victor Brochard sur les sceptiques et j'y voyais que le doute scientifique régnait dans les plus anciennes écoles de la Grèce, avec son cortège de tristesses et d'amertumes. La Grèce intelligente souffrit, dès l'enfance, de l'impossibilité de croire. Sa religion ne fut que l'amusement de son incrédulité. C'est pourquoi peut-être cette religion resta humaine et bienfaisante. Du moins, ce charmant petit peuple n'accrut pas son mal en ajoutant à l'impossibilité de croire l'impossibilité d'aimer. Il eut la sagesse de poursuivre le beau, alors que le vrai lui échappait, et le beau ne le trompa point comme le vrai.

C'est que le beau dépend de nous; il est la forme sensible de tout ce que nous aimons. Entre les romanciers idéalistes et les romanciers réalistes la question est bien mal posée. On oppose la réalité à l'idéal, comme si l'idéal n'était pas la seule réalité qu'il nous soit permis de saisir. Dans le fait, les naturalistes voudraient nous rendre la vie haïssable, tandis que les idéalistes cherchaient à l'embellir. Et comme ils avaient raison! Comme ce qu'ils faisaient était excellent! Il y a chez les hommes un incessant désir, un perpétuel besoin d'orner la vie et les êtres. Madame Sand a dit si bien: «Par une loi naturelle, l'esprit humain ne peut s'empêcher d'embellir et d'élever l'objet de sa contemplation.» Pour embellir la vie, que n'avons-nous pas inventé? Nous nous sommes fait de magnifiques habits de guerre et d'amour et nous avons chanté nos joies et nos douleurs. Tout l'effort immense des civilisations aboutit à l'embellissement de la vie. Le naturalisme est bien inhumain: car il veut défaire ce travail de l'humanité entière. Il arrache les parures, il déchire les voiles; il humilie la chair qui triomphait en se spiritualisant, il nous ramène à la barbarie primitive, à la bestialité des cavernes et des cités lacustres.

Ce peut être là un plaisir de décadent. Mais il serait dangereux de le goûter avec trop d'obstination; il mène à une irrémédiable grossièreté, à la ruine de tout ce qui fait le charme et les grâces de l'existence. Madame Sand fut un grand artisan d'idéal: c'est pour cela que je l'aime et que je la vénère. On me dit que le livre de M. Caro est fort bien accueilli du public et qu'il s'enlève avec rapidité sous les galeries de l'Odéon. Tant mieux! Il faudrait nous réjouir grandement si ce succès était le signe du retour de l'idéal dans l'art.

On me dit aussi que les romans de George Sand, trop oubliés aujourd'hui, retrouveront des lecteurs. Je le souhaite; je voudrais qu'on lût non seulement les plus sages et les plus apaisés; mais encore les plus ardents, ceux de la première heure, Lélia et Jacques. On y trouvera sans doute une revendication bien audacieuse des droits de la passion. C'est là, comme disait Chateaubriand vieux, une offense à la rectitude de la vie. Mais l'auteur de René n'avait-il pas semé aussi par le monde des paroles brûlantes? D'ailleurs, à quoi bon nier les droits de la passion? La passion ne demande pas sa part à la société, elle la lui vole avec la fureur du désir et le calme de l'innocence. Rien ne l'arrête: elle a le sentiment de son inévitable fatalité. Comment pourrait-on l'effrayer? Elle fait ses délices de l'angoisse et de l'inquiétude. Les religions mêmes n'ont rien pu contre elle; elles lui ont seulement offert une volupté de plus: la volupté des remords. Elle est à elle seule sa gloire, son bonheur et son châtiment. Elle se moque bien des livres qui l'exaltent ou la répriment.

Exalter les passions, c'est ce que les grands poètes ont fait bien avant les grands romanciers. Phèdre, Didon, Françoise de Rimini, Juliette, Ériphyle, Velléda ont précédé Lélia et la Fernande de Jacques. Il peut y avoir du danger, sans doute, à remuer ces flammes. Où n'y-a-t-il pas du danger, et qui peut dire, sa journée faite: je n'ai nui à personne? Mais ces sentiments touchent aux côtés généreux de la nature humaine. Les traiter, c'est glorifier l'homme dans ses joies les plus douloureuses et les plus touchantes. Le roman qui décrit le vice est bien plus funeste que celui qui représente la passion. Pourquoi? parce que le vice est plus facile à suggérer que la passion; parce qu'il s'insinue lentement et sourdement; parce qu'enfin il est à la portée des âmes communes. Le roman du vice, madame Sand ne l'a jamais écrit.

Madame Sand demeura toujours bien persuadée que la grande affaire des hommes, c'est l'amour. Elle avait raison à moitié. La faim et l'amour sont les deux axes du monde. L'humanité roule tout entière sur l'amour et la faim. Ce que Balzac a vu surtout dans l'homme, c'est la faim, c'est-à-dire le sentiment de la conservation et de l'accroissement, l'avarice, la cupidité, les ambitions matérielles, les privations, les jeûnes, les indigestions, les grandeurs de chair. Il a montré avec une extrême précision toutes les fonctions de la griffe, de la mâchoire et de l'estomac, toutes les habitudes de l'homme de proie. George Sand n'a pas moins de grandeur, pour ne nous avoir montré que des amoureux. Carlyle dit, dans un passage cité par Arvède Barine, que «toute l'affaire de l'amour est une si misérable futilité, qu'à une époque héroïque, personne ne se donnerait la peine d'y penser». Le vieux Carlyle est bien détaché. Pourtant, il semble que la nature entière n'ait d'autre but que de jeter les êtres dans les bras l'un de l'autre et de leur faire goûter, entre deux infinis, l'ivresse éphémère du baiser.

MENSONGES

PAR M. PAUL BOURGET

«Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du
monde.

Ne flattez point les riches et ne désirez point de paraître devant
les grands…