Hélas! Rarahu n'était point reine; elle ne finit point avec cette simplicité tragique; elle survécut par malheur à son mariage avec Loti. Mourant de la maladie qui emporte sa race, elle mettait des couronnes de fleurs fraîches sur sa tête de petite morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin et traînait avec elle son vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Tous les matelots l'aimaient beaucoup, bien qu'elle fût devenue décharnée, et elle les voulait tous. Elle se mourait de la poitrine, et, comme elle s'était mise à boire de l'eau-de-vie, son mal alla très vite.
Ainsi finit la petite créature jaune qui avait donné à Loti la chose la plus précieuse du monde, la seule chose qui attache à cette malheureuse vie assez de prix pour qu'elle vaille d'être vécue, un moment d'idéal. Livre charmant et douloureux que celui-là! et voluptueux et bizarre! il n'y a pas d'amour sans dissonances. Deux coeurs ont beau battre l'un contre l'autre, ils ne battent pas toujours de même. Mais, dans les mariages exotiques de Loti, les coeurs ne battent jamais, jamais à l'unisson. Rarahu et Loti ne sentent, ne comprennent rien de la même manière. De là une mélancolie infinie.
Je ne parle ici que de Loti et de ses femmes noires ou jaunes; je ne dis rien de ses deux grands chefs-d'oeuvre, Mon frère Yves et Pêcheur d'Islande qui nous entraîneraient dans un tout autre monde de sentiments et de sensations. Et même il n'est que temps d'en venir au nouveau mariage de l'époux fugitif de Rarahu. On sait que M. Pierre Loti a épousé, à Nagasaki, devant les autorités, pour un printemps, mademoiselle Chrysanthème, et qu'il a fait incontinent de ce mariage un beau volume qui paraît cette semaine à la librairie Calmann Lévy. Ni la jalousie ni l'amour ne troublèrent cette paisible union. Après avoir partagé pendant trois mois une maison de papier et un moustiquaire de gaze verte avec madame Chrysanthème, M. Pierre Loti semble obstinément persuadé qu'une âme nippone, dans un petit corps jaune de mousmé, est la chose la plus insignifiante du monde. Une mousmé, c'est une jeune personne du pays des lanternes peintes et des arbres nains. Madame Chrysanthème est une mousmé accomplie. M. Pierre Loti la trouve aussi mystérieuse que la pauvre Rarahu, mais infiniment moins intéressante. Comme il n'aime point celle-là, il n'est pas curieux de la bien connaître. Une seule fois, en la voyant, le soir, en prière devant une idole dorée, il se demanda ce que peut bien penser cette jeune bouddhiste, si tant est qu'elle pense quelque chose.
«Qui pourrait démêler, se dit-il, ses idées sur les dieux et sur la mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une? Sa religion est un ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y perdent;—et alors que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?»
Ce qui donne au nouveau livre de M. Pierre Loti sa physionomie et son charme, ce sont les descriptions vives, courtes, émues; c'est le tableau animé de la vie japonaise, si petite, si mièvre, si artificielle. Enfin, ce sont les paysages. Ils sont divins, les paysages que dessine Pierre Loti en quelques traits mystérieux. Comme cet homme sent la nature! comme il la goûte en amoureux, et comme il la comprend avec tristesse! Il sait voir mille et mille images des arbres et des fleurs, des eaux vives et des nuées. Il connaît les diverses figures que l'univers nous montre, et il sait que ces figures, en apparence innombrables, se réduisent réellement à deux, la figure de l'amour et celle de la mort.
Cette vue simple est d'un poète et d'un philosophe. Pour ceux qui la comprennent bien, la nature n'a que ces deux faces. Cherchez par le monde les bois mystérieux, les rivières qui chantent dans la vapeur blanche du matin, autour de leurs îles fleuries; voyez, du haut des montagnes neigeuses bondir de cime en cime la rose aurore, attendez dans un vallon ombreux la paix du soir; contemplez la terre et le ciel: partout, torride ou glacée, la nature ne vous montrera rien que l'amour et la mort. C'est pour cela qu'elle sourit aux hommes et que son sourire est parfois si triste.
NOTES
[1: À M. Cuvillier-Fleury, Édition des Comédiens, t. V, page 248.]
[2: Édit. des Comédiens, t. IV, p. 72.]
[3: Histoire d'une Grande Dame au XVIIIe siècle, p. 73 et suiv.]