Ô très bonne aux vaincus et très bonne aux vainqueurs
Qui sur leurs fronts à tous baises leurs cicatrices,
Ô des douleurs des corps ou de celles des coeurs
La sûre guérisseuse et la consolatrice!

Puisque tant de ferveur pour toi s'élève en lui,
Qu'il veut te préférera tout, même à l'Aimée,
Sois clémente à l'enfant qui t'invoque aujourd'hui,
Bien qu'il t'ait méconnue et qu'il t'ait blasphémée.

Ma haine s'est changée en un amour profond:
Voici croître en mon coeur guéri de ses chimères
L'ennui des voluptés dont on touche le fond
Et le morne dédain des choses éphémères.

Vivre dans l'instant n'est que trembler et souffrir.
Songe à l'horrible attente et fais-toi moins tardive!
Il suffit que tu sois pour qu'on veuille mourir:
Le temps laissé par toi ne vaut pas qu'on le vive.

Donne-moi le Repos et l'Oubli, les seuls biens!
Endors-moi dans la paix de ta couche glacée!
Mais avant le moment où tu clôras les miens,
Ferme les yeux par qui mon âme fut blessée!

Périsse avant moi l'Être éphémère et charmant,
Apparence flottant parmi les apparences,
Dont la grâce a troublé mon coeur profondément,
Et par qui j'ai connu de si dures souffrances!

Car, dût-elle aussitôt disparaître à son tour
De ce monde où tout n'est que mirage et que leurre,
Quand même pour la vie elle n'aurait qu'un jour,
Et quand pour le plaisir elle n'aurait qu'une heure,

Cette heure-là, rien que cette heure, en vérité,
Quand j'y songe un instant, m'est à ce point cruelle,
Que je n'en conçois plus même la vanité,
Et qu'à mon coeur jaloux elle semble éternelle,

Janvier 1888.
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[21: Voir sur cette phrase l'article suivant intitulé la Rame d'Ulysse.]