M. Calmann Lévy fut en relations avec presque tous les écrivains célèbres de ce temps. Il vécut en commerce intime avec Guizot, Victor Hugo, Tocqueville, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Mérimée, Ampère, Octave Feuillet, Sandeau, Murger, Nisard, le duc d'Aumale, le duc de Broglie, le comte d'Haussonville, Prévost-Paradol, Alexandre Dumas fils, Ludovic Halévy, et tant d'autres dont le dénombrement remplirait plusieurs pages de ce livre. Je dois du moins indiquer les relations particulièrement cordiales qu'il entretenait avec M. Ernest Renan. C'était un legs de Michel Lévy. M. Renan a raconté dans ses Souvenirs, non sans charme, sa première rencontre avec l'éditeur auquel il est resté fidèle. Ces rapports excellents se continuèrent plus cordialement encore avec M. Calmann, devenu, par la mort de son frère aîné, le chef unique de la maison.
M. Calmann Lévy était l'homme le plus sympathique. Il portait en toutes choses une extrême vivacité alliée à une bonté exquise. Je crois bien qu'il était aimé de tous ceux qui le connaissaient. Il avait l'esprit des grandes affaires, et son attention infatigable ne négligeait pas les plus petites choses. Nous aimions son bon rire, sa gaieté, sa franchise et jusqu'à sa brusquerie. Car dans sa brusquerie même il gardait toute la délicatesse de son coeur. Il était sûr, fidèle, obligeant. Il aimait à faire plaisir. Et, tout engagé qu'il était dans de vastes entreprises, il s'intéressait aux moindres affaires de ses amis. Un grand éditeur est une sorte de ministre des belles-lettres. Il doit avoir les qualités d'un homme d'État. M. Calmann Lévy possédait ces qualités. Il était toujours bien informé. Il connaissait admirablement, à son point de vue, toute la littérature contemporaine. Il savait sur le bout du doigt ses auteurs et leurs livres. Il faisait preuve d'un tact parfait dans ses relations avec les hommes de lettres. Avec une entière bonhomie il saisissait les nuances les plus fines. Il était admirable pour contenter les grands et pour encourager les petits. En vérité, c'était un bon ministre des lettres.
Mais ce qui donnait un charme singulier à son mérite, c'était la modestie avec laquelle il le portait. Cette modestie était profonde et naturelle. On ne vit jamais au monde un homme plus simple, moins ébloui de sa fortune. Il avait gardé la candeur des enfants dans la société desquels il se plaisait aux heures de repos.
Nulle affectation chez cet homme excellent, et s'il s'arrêtait avec complaisance sur quelque endroit honorable de sa vie, cet endroit était celui des débuts laborieux où il avait, par son zèle, secondé son frère Michel. Le seul orgueil qu'il montrât parfois était celui de ses obscurs commencements.
Ce n'est pas ici le lieu de le peindre dans sa famille, où il déploya les plus belles vertus domestiques. Il ne m'appartient pas de le montrer, comme un patriarche, à sa table couronnée d'enfants et de petits-enfants. Les regrets qu'il y laisse ne s'effaceront jamais. Mais il me sera peut-être permis de dire ce qu'il fut pour moi. Il me sera permis de payer ma dette à sa mémoire. Calmann Lévy m'accueillit dans mon obscurité, me soutint, tenta mille fois, avec des gronderies charmantes, de secouer ma paresse et ma timidité. Il souriait à mes humbles succès. Il était plus un ami qu'un éditeur. Bien d'autres lui rendront un semblable témoignage. Pour moi, c'est du plus profond de mon coeur que je m'associe à la douleur incomparable de sa veuve et de ses fils, ainsi qu'aux regrets profond de tous ses collaborateurs.
Le lendemain même de la mort de M. Calmann Lévy, M. Ludovic Halévy écrivait ces lignes que je veux citer:
«Calmann Lévy est un des hommes les meilleurs, les plus intelligents, les plus droits que j'aie jamais connus.
Resté jeune jusqu'à la dernière heure de sa vie, il possédait cette grande vertu sans laquelle la vie n'a véritablement aucun sens: la passion du travail. On peut dire qu'il a eu deux familles. Sa famille de coeur, d'abord: sa femme, ses fils, sa fille, ses petits-enfants, tous si tendrement aimés par lui… Et comme cette tendresse lui était rendue! Puis ce que j'appellerai sa famille de travail, ses collaborateurs de la rue Auber. Il y avait plaisir à le voir, allant et venant, dans cet immense magasin de librairie, parmi ces montagnes de livres, au milieu de ses employés; il était vraiment pour eux le patron, dans le vieux sens, dans le bon sens du mot. D'ailleurs, il en était des employés comme des auteurs; ils quittaient bien rarement la maison. J'ai vu arriver, il y a une trentaine d'années, dans la librairie de la rue Vivienne, des enfants qui rangeaient des livres et faisaient des paquets; je les vois aujourd'hui, rue Auber, grisonnants et devenus, dans des situations importantes, des hommes tout à fait distingués. Et cela grâce à celui qu'ils continuaient à appeler le patron.
Plus heureux que son frère Michel qui n'avait pas d'enfants, Calmann Lévy a eu la joie de pouvoir se dire, en regardant ses trois fils, que son oeuvre serait dignement continuée par ceux qui portent son nom. Il ne pouvait être en de meilleures mains, cet héritage d'un demi-siècle de travail et d'honneur.»
C'est de tout coeur que je m'associe aux sentiments si bien exprimés par M. Ludovic Halévy. Je le fais avec quelque autorité et quelque connaissance, étant déjà ancien dans la «copie» et dans les livres. Du vivant de M. Calmann Lévy, j'ai vu ses trois fils le seconder en son vaste et délicat travail d'éditeur. J'ai vu M. Paul Calmann, formé dès l'enfance par l'oncle Michel, et depuis longtemps rompu aux affaires, suppléer, avec ses deux jeunes frères, le vieux chef que nous regrettons, mais qui revit dans ses enfants. Je sais, par expérience, combien MM. Paul, Georges et Gaston Calmann Lévy sont d'un commerce agréable et sûr. Certes l'héritage de travail et d'honneur laissé par leur père ne saurait être mieux placé qu'en leurs mains.