Dès lors, Judith Gautier avait trouvé sa forme; elle avait un style à elle, un style tranquille et sûr, riche et placide, comme celui de Théophile Gautier, moins robuste, moins nourri, mais bien autrement fluide et léger.
Elle avait son style, parce qu'elle avait son monde d'idées et de rêves. Ce monde, c'était l'Extrême Orient, non point tel que nous le décrivent les voyageurs, même quand ils sont, comme Loti, des poètes, mais tel qu'il s'était créé dans l'âme de la jeune fille, une âme silencieuse, une sorte de mine profonde où le diamant se forme dans les ténèbres. Elle n'eut jamais pleine conscience d'elle-même, cette divine enfant. Gautier, qui l'admirait de toute son âme, disait plaisamment: «Elle a son cerveau dans une assiette.» Judith Gautier a inventé un Orient immense pour y loger ses rêves. Et c'est bien du génie, cela!
Sans être grand critique de soi-même, elle a quelque soupçon de ce qu'elle a fait, s'il est vrai, comme on le dit, qu'elle ait toujours montré la plus grande répugnance à voyager en Orient. Elle n'a pas vu la Chine et le Japon; elle a fait mieux: elle les a rêvés et elle les a peuplés des enfants charmants de sa pensée et de son amour.
Son premier roman, je devrais dire son premier poème (car ce sont là vraiment des poèmes) est le Dragon impérial, un livre tout brodé de soie et d'or, et d'un style limpide dans son éclat. Je ne parle pas des descriptions qui sont merveilleuses. Mais la figure principale, qui se détache sur un fond d'une richesse inouïe, le poète Ko-Li-Tsin, a déjà ce caractère de fierté sauvage, d'héroïsme juvénile, de chevalerie étrange, que Judith Gautier sait imprimer à ses principales créations et qui les rend si originales. L'imagination de la jeune femme est cruelle et violente dans cette première oeuvre, mais elle a déjà et définitivement cette chasteté fière et cette pureté romanesque qui l'honorent.
Peu après le Dragon impérial vint l'Usurpateur, qui dès son apparition fut emporté dans une grande faillite de librairie. Le public ne le connut guère. Et pourtant c'est une pure merveille, le chef-d'oeuvre de madame Judith Gautier, et un chef-d'oeuvre de notre langue. Il reparut plus tard, sous un titre qui convient mieux à la splendeur charmante du livre, il s'appela la Soeur du Soleil. Je ne sais rien de comparable à ces pages trempées de lumière et de joie, où toutes les formes sont rares et belles, tous les sentiments fiers ou tendres, où la cruauté des hommes jaunes s'efface à demi dans la gloire de cet âge héroïque où le Nippon eut sa chevalerie et la fleur de ses guerriers. Il y a des mois que je n'ai lu la Soeur du Soleil, ou pour mieux dire l'Usurpateur, car je vois encore ce titre sur la couverture verte de l'édition originale qui était ornée d'un dessin de l'auteur. Il y a même des années, et pourtant je puis citer de mémoire, sans crainte de me tromper, une phrase entière de ce livre, une de ces phrases comme on en trouve dans Chateaubriand et dans Flaubert, qui feraient croire que la prose française, maniée par un grand artiste, est plus belle que les plus beaux vers. Voici cette phrase, détachée de tout ce qui l'entoure:
Le ciel ressemble à une grande feuille de rose. C'est le dernier pétale du jour qui s'effeuille, du jour qui tombe dans le passé, mais dont notre esprit gardera le souvenir, comme d'un jour de joie et de paix, le dernier peut-être.
Je n'ai pas le livre sous la main. J'en suis fâché, moins encore parce que je ne puis collationner ces lignes d'un sentiment à la fois si gracieux et si mélancolique, que parce qu'il me semble que c'est être privé d'une des délicatesses de la vie que de n'avoir pas sous la main un livre comme la Soeur du Soleil.
Il faut citer, avec ces deux ouvrages, Iskender, qui est l'histoire légendaire d'Alexandre d'après les traditions de la Perse. Ces trois livres sont les trois plus beaux joyaux de cette reine de l'imagination. On aurait voulu peut-être que la pensée magnifique de madame Judith Gautier, comme la Malabaraise de Baudelaire, ne vînt jamais dans nos climats humides et gris, qui ne sont point faits pour sa beauté rare. L'observation a été faite cent fois: cette danseuse, qui tout à l'heure, sur la scène, donnait à ses mouvements une grâce légère, un rythme, une volupté d'art qui était la poésie même et le rêve, voyez-la maintenant dans la rue: elle marche lourdement et son allure n'a rien qui la distingue de la foule obscure. Quand le poète du Dragon impérial et d'Iskender quitte le monde féerique de l'Orient qu'elle a rêvé, de son Orient où elle a mis son âme, quand elle entre dans les réalités de la vie moderne, elle perd dans nos brouillards sa grâce divine. Elle est encore un habile et rare conteur, mais adieu la poésie, adieu le charme! Lucienne et Isoline, malgré tout leur mérite, sont bien loin de valoir la Soeur du Soleil et cette jolie Marchande de sourires, qu'on était si content d'admirer à l'Odéon.
II
On retrouve dans la Conquête du Paradis cette imagination héroïque et pure, ce je ne sais quoi de noble et de divinement enfantin qui fait le charme des romans de Judith Gautier.