Il n'y a pas de synonymes absolus, en grec, ni ailleurs, il est donc clair que les deux mots [Grec: hathêrêloigos] et [Grec: ptuon] désignent des instruments différents, tous deux connus du poète, qui sait ce qu'il dit. Le van est le premier, [Grec: ptuon].—Je découvris promptement le second, [Grec: hathêrêloigos]: c'est la pelle de grenier, la pelle en bois, large et longue, semblable à la rame assez pour qu'un homme ignorant la navigation s'y trompe, la pelle avec laquelle on remue souvent le blé entassé, afin de l'aérer pour qu'il ne s'échauffe pas, et aussi pour le débarrasser de la poussière.

C'est là un vannage comme l'autre; d'ailleurs, peu après cette première découverte, j'eus la joie d'en contrôler l'exactitude en en faisant une seconde, qui fut de constater que nos paysans de Bourgogne appelaient fort bien van cette pelle de grenier, tout comme le véritable van d'osier, faute d'avoir deux mots, comme Homère, un pour chacun des ustensiles.

Sauf pour quelques vers manifestement tronqués par des copistes ignorants, il n'y a, voyez-vous, jamais d'obscurité dans le pur texte d'Homère. Il est vrai que pour bien le comprendre, il faut connaître à fond la vie agricole, la vie du paysan, qui n'a pas changé depuis l'Odyssée jusqu'au milieu de notre siècle, et qui a toujours été la même par tous les pays.

Veuillez, je vous prie, monsieur, me pardonner cette longue indiscrétion et croyez bien aux sentiments, etc.

CUNISSET-CARNOT.

* * * * *

Monsieur,

Permettez à un grammairien de profession de vous communiquer une observation à propos du mot [Grec: hathêrêloigos]. Le mot par lui-même est très vague (ce qui fait disparaître les barbes du blé), et n'indique pas la forme de l'instrument. Aussi le trouve-t-on traduit par van dans le dictionnaire d'Alexandre, et par fléau dans la traduction de l'Odyssée de Leconte de Lisle, sens qui n'est pas satisfaisant. Je crois que la traduction de MM. Paul Arène et Mistral est la bonne. Seulement, elle n'est pas nouvelle. Le dictionnaire grec-allemand Le Pape, répandu même en France, traduit très bien [Grec: hathêrêloigos] par pelle à vanner (Worsschaufel).

Quant à l'usage de vanner complètement le blé à la pelle, et non pas seulement de se servir de la pelle pour le jeter dans le van, vous le trouverez décrit et figuré dans un livre classique, traduit en français depuis longtemps, le dictionnaire des antiquités romaines et grecques d'Antony Rich, article pala n°2. Par un hasard curieux, à la même page (pala n°1), vous pouvez voir figuré un travailleur cheminant sa bèche sur l'épaule. Il ne faut pas un grand effort d'imagination pour voir dans cette bèche une rame, et cette figure pourrait presque représenter Ulysse, sa rame sur l'épaule.

Où M. Paul Arène a encore bien raison, c'est quand il conseille de faire le voyage de Provence pour comprendre les auteurs anciens. Pour moi, je vous assure que toutes les épithètes homériques de la mer, qui m'avaient paru vagues et quelquefois étranges, lorsque j'expliquais Homère étant élève, m'ont paru très claires et très vraies lorsque j'ai vécu sur les côtes de Provence. Tel rocher isolé, près de la presqu'île de Giens, m'a fait comprendre le Philoctète de Sophocle mieux que les commentaires des éditions les plus savantes.