Tu buvais l'eau des sources vives,
Tu t'attablais aux noisetiers;
Maigre festin; mais vous étiez,
La fauvette et toi, les convives.
Si, rousse et rouge, te bouda
La maritorne de l'auberge,
Tu voyais en leur neige vierge
Les trois déesses de l'Ida!…
C'est Catulle Mendés qui invoquait avec ce lyrisme fraternel le poète dont il fut le confrère et l'ami au temps ancien du Parnasse et des parnassiens.
Albert Glatigny n'est mort que depuis dix-huit ans, mais son existence semble reculée dans un passé profond, et il semble plus proche de Destin et de l'Étoile que des comédiens qui donnent aujourd'hui des représentations en province. Ses aventures rappellent les comédiens pittoresques de Le Sage et de Scarron, dont la race est maintenant éteinte.
C'était un grand et maigre garçon à longues jambes terminées par de longs pieds. Ses mains, mal emmanchées, étaient énormes. Sur sa face imberbe et osseuse s'épanouissait une grosse bouche, largement fendue, hardie, affectueuse. Ses yeux, retroussés au-dessus des pommettes rouges et saillantes, restaient gais dans la fièvre. M. Louis Labat, qui a recueilli des souvenirs conservés à Bayonne depuis 1867, dit qu'il était taillé à coups de serpe, en façon d'épouvantail. Quand je le vis, quatre ans plus tard, il était tout à fait décharné. Sa peau, que la bise et la fièvre avaient travaillée, s'écorchait sur une charpente robuste et grotesque. Avec son innocente effronterie, ses appétits jamais satisfaits et toujours en éveil, son grand besoin de vivre, d'aimer et de chanter, il représentait fort bien Panurge. C'était Panurge, mais Panurge dans la lune. Cet étrange garçon avait la tête pleine de visions. Tous les héros et toutes les dames romantiques, en robe de brocart, en habit Louis XIII, se logèrent dans sa cervelle, y vécurent, y chantèrent, y dansèrent; ce fut une sarabande perpétuelle. Il ne vit, n'entendit jamais autre chose, et ce monde sublunaire ne parvint jamais que très vaguement à sa connaissance. Aussi n'y chercha-t-il jamais aucun avantage et n'y sut-il éviter aucun danger. Pendant qu'il traînait en haillons sur les routes et que le froid, la faim, la maladie le ruinaient, il vivait dans un rêve enchanté. Il se voyait vêtu de velours et de drap d'or, buvant dans des coupes ciselées par Benvenuto Cellini à des duchesses d'Este et de Ferrare, qui l'aimaient.
Il avait coutume de dire qu'il était fils d'un gendarme et même il se plaisait à conter que, s'en étant allé avec des comédiens errants, il avait emporté les bottes de son père. Il lui advint même de traverser les landes à pied avec l'ingénue dont les chaussures trop fines se déchirèrent dans le sable. Ému de pitié, Glatigny lui donna les bottes du gendarme. Toutefois, l'extrait de naissance du poète, publié par M. Léon Braquehais, est ainsi rédigé: «Joseph-Albert-Alexandre Glatigny, né à Lillebonne, le 21 mai 1849, de l'union de Joseph-Sénateur Glatigny, ouvrier charpentier, en cette ville, et de Rose-Alexandrine Masson, couturière audit lieu.»
Il résulte de ce document que Joseph-Sénateur Glatigny, de Lillebonne, était charpentier quand un fils lui vint, qui devait être poète. Il n'était pas gendarme alors. Mais, comme le fait observer M. Léon Braquehais, il le devint plus tard. Et, s'il en faut croire Théodore de Banville, ce gendarme était brave comme un lion et cultivait des roses.
Son fils Albert devint petit clerc d'huissier, puis apprenti typographe. Il travaillait dans une imprimerie à Pont-Audemer, quand une troupe de comédiens ambulants vint donner des représentations dans cette ville. Il prit sa place au parterre. Que vit-il à la lumière des quinquets? De pauvres diables jouant les grands seigneurs, des meurt-de-faim en bottes molles, des loques, des grimaces? Non pas, certes! Il vit un monde de splendeurs et de magnificences. Les paysages tachés d'huile, les ciels crevés, lui révélaient la nature. Ces grands mots mal dits lui enseignaient la passion; ses yeux étaient dessillés; il voyait, il croyait, il adorait. C'est avec l'ardeur d'un néophyte qu'il reçut le baptême de la balle et qu'il entra dans la confrérie. MM. les comédiens furent bons princes et estimèrent que l'apprenti imprimeur saurait les souffler aussi bien qu'un autre. Ils lui permirent même de s'essayer au besoin dans le comique et dans le tragique. Son ambition n'était pas de s'enfariner le visage, d'avoir sur la nuque un papillon au bout d'un fil de fer et de recevoir agréablement des coups de pied, mais bien de porter le feutre à plume, de se draper dans la cape espagnole et de traîner la rapière funeste aux traîtres. Or, sa face de carême, son corps long comme un jour sans pain, ses pieds interminables qui le précédaient de longtemps sur la scène, faisaient de lui un personnage tout à fait incongru sous le velours et la soie. Et quand vous saurez que, doué du plus pur accent normand, du parler traînant de Bernay, il était en outre affecté d'un bredouillement qui lui faisait manger la moitié des mots, vous reconnaîtrez qu'il fut sifflé et hué en toute justice, bien que poète lyrique. Car, chemin faisant, dans Alençon, il s'aperçut qu'il était poète, après avoir lu les Odes funambulesques, et tout de suite il fit des vers exquis et superbes. «Des vers avec leur musique», dit son bon maître Théodore de Banville. Et, ce qui rendit sa vie impossible et chimérique, c'est que, n'ayant pas d'autre ressource que de composer des vers excellents et de jouer fort mal la comédie, il voulait manger cependant, voir le soleil de Dieu et jouir des bienfaits de la civilisation dans une certaine mesure. Afin que son roman fût complet, en plein hiver, habillé tout le long de nankin, il s'éprit d'amour pour une princesse de théâtre, qui malheureusement n'entendait rien aux sentiments poétiques. Abîmé de désespoir, il voulut se plonger son canif dans le coeur et se fendit le pouce. Il ne faut pas croire pourtant qu'il fut très malheureux. Sa misère était grande, mais il ne la sentait pas. Il aimait sa vie vagabonde et il y exerçait largement cette verve picaresque qui anime sa poésie. On en peut juger par le joli sonnet irrégulier que voici:
La route est gaie. On est descendu. Les chevaux
Soufflent devant l'auberge. On voit sur la voiture
Des objets singuliers jetés à l'aventure;
Des loques, une pique avec de vieux chapeaux.
Une femme, en riant, écoute les propos
Amoureux d'un grand drôle à la maigre structure.
Le père noble boit et le conducteur jure.
Le village s'émeut de ces profils nouveaux.