«Les jours de paye, nous dit-il, étaient jours d'orgie pour Glatigny et celui qu'il avait élevé au rang d'ami intime. L'un suivant l'autre, ils s'en allaient, rasant les murs de la ville, droit au café Farnié,—lui en une sorte d'extase, le coeur plein des soixante-dix bienheureux francs qu'il venait de toucher. Gravement, il s'asseyait devant une table solitaire, Toupinel lui faisant face, et commandait deux côtelettes. Les deux côtelettes servies, toutes fumantes, c'était un spectacle ridiculement drôle, à la fois, et touchant de voir ce grand garçon naïf découper en menues tranches la part de son camarade, lui en offrir avec des tendresses toutes maternelles chaque bouchée et, mélancolique, regarder s'envoler en claires spirales la fumée de son assiette, cependant que le griffon, posté sur son siège, dégustait en gourmet la moindre bribe de ce festin. Du coup, c'était pour un mois qu'il en fallait prendre. Toupinel, sans doute, en avait conscience: aussi se gardait-il de perdre une minute. Par rare occurrence, ces aubaines se renouvelaient parfois, mais à des périodes essentiellement variables.»
Je n'ai pas connu Toupinel, qui dut terminer sa vie errante vers 1868. Mais j'ai connu Cosette, qu'un sonnet a rendue immortelle. Cosette était de race douteuse et de mine commune, mais elle avait beaucoup d'esprit et de coeur. Durant plusieurs années, on ne put voir Glatigny sans Cosette. Dans une lettre où le pauvre comédien raconte avec une gaieté courageuse les souffrances et les mauvais traitements qu'il a endurés, il ajoute: «Ma pauvre petite chienne a reçu un coup de pied dans le ventre qui a failli la tuer. Pour le coup, j'ai pleuré.» Les circonstances dans lesquelles Cosette fut traitée avec cette brutalité sont singulières. Elles ont été racontées tout au long dans le Temps du 17 janvier 1891, en première page. Je les rappellerai très sommairement d'après la version que le poète en a donnée lui-même dans un petit livret aujourd'hui introuvable, qui s'appelle le Jour de l'an d'un vagabond.
Le 1er janvier 1869, après bien des aventures de grands chemins, Glatigny, qui se trouvait alors à Bocognano, en Corse, fut arrêté par un gendarme et mis au cachot où il resta enfermé quatre jours sous l'inculpation d'avoir assassiné un magistrat. Le gendarme l'avait pris pour Jud, qu'on cherchait partout et qu'on ne trouvait nulle part, pour la raison suffisante qu'il n'existait pas. Le gendarme de Bocognano était comme les chiens de garde, il n'aimait pas les gens mal habillés et ses soupçons s'éveillèrent au seul aspect des braies et de la veste sordides du poète-comédien. C'est du moins ce que révèle le procès-verbal d'arrestation dans lequel on lit ceci:
«Nous avons remarqué cet individu dont son aspect nous a paru fugitif.»
Et, ce qui est singulier, il se trouva un juge suppléant pour répondre: «Oui, oui, effectivement, effectivement» à cette observation de la gendarmerie, et faire mettre Glatigny aux fers, dans un cachot où Cosette défendit courageusement son maître contre les rats qui voulaient le dévorer. Il était déjà atteint de la phtisie dont il devait mourir, et son état s'aggrava dans la prison malsaine de Bocognano.
De retour au pays normand en 1870, il y trouva une jeune fille qui y fuyait l'invasion allemande, mademoiselle Emma Dennie. Elle l'aima pour son bon coeur, pour son talent de poète, et surtout parce qu'il était malheureux. Elle consentit à l'épouser et, atteinte du même mal, elle se fit sa garde-malade. Cette charmante femme donna un foyer au pauvre vagabond, revenu, hélas! de toutes ses courses. Après la guerre, ils allèrent tous deux habiter à Sèvres, près Paris, une petite maison au pied du coteau, sur le bord d'un chemin en pente, raviné par les pluies.
C'est là qu'Albert Glatigny mourut le 16 avril 1873, dans sa trente-cinquième année. Il avait écrit:
… Que l'on m'enterre un matin
De soleil, pour que nul n'essuie,
Suivant mon cortège incertain,
De vent, de bourrasque ou de pluie;
Car n'ayant jamais fait de mal
À quiconque ici, je désire,
Quand mon cadavre sépulcral
Aura la pâleur de la cire,
Ne pas, en m'en allant, occire
Des suites d'un rhume fâcheux
Quelque pauvre dévoué sire
Qui suivra mon corps de faucheux.
Ses amis le conduisirent au cimetière de Sèvres (il m'en souvient) par une de ces matinées de printemps, mêlées de pluie et de soleil, qui ressemblent à un sourire dans des larmes.
Il laissait les vers brillants des Vignes folles et des Flèches d'or. Comme poète, Glatigny procède de Banville, avec une nuance d'originalité. Et en art il faut saisir la nuance. L'oeuvre de ce poète a son prix et sa valeur, et la municipalité de Lillebonne a été bien inspirée en honorant la mémoire de son enfant qui fut pauvre et qui, dans sa vie innocente, oublia tous ses maux en chantant des chansons.