Je ne sais s'il est Breton, son nom ne semble pas l'indiquer, mais ses figures les mieux dessinées, du trait le plus pittoresque et le plus sympathique, sont des Bretons, soldats ou marins. (Voir Poder, les Noces d'Ary, Pour Milo, les Trois Gabelous.)
En tout cas, ce Breton sait au besoin parler le plus pur argot parisien. Il emploie la langue verte, autant que j'en puis juger, avec une élégance que M. Victor Meusy lui-même pourrait envier.
Il aime le crime pour ce qu'il a de pittoresque. Il a fait de la dernière nuit de Cartouche à la Courtille un tableau à la manière de Jeaurat, le peintre ordinaire de mam'selle Javotte et de mam'selle Manon, avec je ne sais quoi d'exquis que n'a pas Jeaurat. El dans ses études de nos boulevards extérieurs, M. Marcel Schwob rappelle les croquis de Raffaelli, qu'il passe en poésie mélancolique et perverse.
Que dire enfin? Il y a près de quarante contes ou nouvelles dans Coeur double. Ces nouvelles sont toutes ou rares ou curieuses, d'un sentiment étrange, avec une sorte de magie de style et d'art. Cinq ou six, les Stryges, le Dom, la Vendeuse d'ambre, la Dernière Nuit, Poder, Fleur de cinq pierres, sont en leur genre de vrais chefs-d'oeuvre.
MADAME DE LA SABLIÈRE
D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS
I
On m'a communiqué cinquante-trois lettres, adressées par madame de la Sablière à l'abbé de Rancé, du mois de mars 1687 au mois de janvier 1693. Cette correspondance est tout à fait inédite. Je la crois assez précieuse pour être offerte au public, du moins dans ses parties les plus touchantes.
Madame de la Sablière est surtout connue pour avoir accordé à La Fontaine une hospitalité gracieuse; sa mémoire, associée à celle du poète, mérite un souvenir fidèle. Au reste, cette dame est par elle-même très intéressante. Elle avait un esprit agile et curieux, une âme inquiète, un coeur enflammé. Elle fit de sa vie, comme tant d'autres femmes, deux parts consacrées, la première à l'amour profane, la seconde à l'amour divin. Sa pénitence souleva quelque admiration dans cette société accoutumée à voir les dames faire de pareilles fins. Jamais conversion ne fut plus sincère que celle de madame de la Sablière. Mais, en changeant d'existence, elle ne changea point de coeur et l'on peut bien dire qu'elle aima Dieu comme elle avait aimé M. de la Fare. Les lettres dont je parle furent écrites après la conversion. Ce sont des entretiens spirituels d'une extrême ardeur et dont la monotonie fatiguerait, si l'on ne sentait sous le vague du langage les élans de l'âme.
Marguerite Hessin, née d'une famille bourgeoise et réformée, épousa, à vingt-quatre ans, en 1654, Antoine de Rambouillet de la Sablière, fils du financier Rambouillet qui, titulaire d'une des cinq grosses fermes, avait tracé à grands frais, dans le faubourg Saint-Antoine, des jardins magnifiques, qu'on nommait les Folies-Rambouillet. Antoine de la Sablière était conseiller du roi et des finances, régisseur des domaines de la couronne et assez riche pour prêter un jour quarante mille écus au prince de Condé. Ils eurent trois enfants en trois ans: Nicolas, l'aîné, en 1656, Anne, la cadette, en 1657, Marguerite, la troisième, en 1658.