Ce 29 juillet 1692.

Il y a longtemps, mon très-révérend père, que je me suis donné l'honneur de vous écrire. Je ne crains pas que vous soupçonniez que ce soit par oubly. C'est souvent par discrétion que je m'en prive. Cette fois cy c'est par scrupule. Je ne voulois pas vous dire une chose que je suis persuadée qui vous fera de la peine et j'en ay encore davantage à vous la laisser ignorer. Quelques jours devant la Pentecoste, je m'aperçeus d'une dureté au sein, du costé droit, assés douloureuse. J'eus envie de n'en point du tout parler, mais après avoir souffert quelques jours, je crus que le chirurgien de léans (Elle veut parler du chirurgien des Incurables, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de cancéreux), étant expérimenté plus qu'aucun sur ces sortes de maux, je ferois mieux de lui faire voir. Il me dit d'abord qu'il falloit qu'il y eût plus de deux ans que je portasse ce mal, qu'il trouva d'une qualité très maligne. Je lui dis comme je vivois depuis longtems. Il me dit que, bien loin que cette nourriture (les oeufs et le laitage) me fût nuisible, il croyoit que Dieu avoit permis ce genre de vie pour rendre le mal moindre. Ce que je vous dis pour vous oster ce qui pourroit vous peiner sur cela (c'est Rancé qui lui avait prescrit ce genre de vie). Qui que ce soit au monde ne sait ce que je me donne l'honneur de vous dire, que celuy que je vous dis et vous. Je ne croy pas que vous desapprouviez ma conduite sur cela. Vous voyés que je ferois des raisonnemens inutiles, et l'incommodité réelle que je recevrois de ceux qui, me voyant encore, redoubleroient leurs soins, qui sont de véritables accablemens pour moy. Car sy je ne pouvois plus voir qui que ce soit sur la terre, l'état où je me trouve seroit un vray paradis pour moy. Tant que j'ay vécu dans le monde, j'ay toujours craint ce mal avec les horreurs que la nature en donne.

Depuis ma conversion, je n'y avois pas pensé. Quand je m'en aperçus, je me prosternay devant N. Sgr. avec larmes et lui demanday avec un sentiment très vif de me l'oster ou de me donner la patience de le supporter. Je puis vous protester que, depuis ce moment, je n'ay pas formé un désir sur cela, Dieu m'ayant fait la grâce d'ajouter à la tranquillité que j'avois devant un calme que je ne puis vous exprimer. Il me semble que c'est un effet de l'amour de Dieu envers moy qui a tellement augmenté celuy que j'avois dans le coeur, que j'en suis beaucoup plus remplie. Ce qui me fait peine est une certaine molesse, il me semble, quelquefois de me coucher plus tost ou de me lever plus tard. Je pourrois peut-estre et mesme je croy avoir sur cela plus d'exactitude. Car je sens aussy que cela attire mon attention par la douleur. Enfin il est impossible, et je m'en aperçois à tout moment, que mes journées ne soient remplies d'infidélités. C'est la seule peine que j'aye et qui n'est pas prête à finir, puisque j'ay bien peur de n'en voir la fin qu'avec ma vie, dont les souvenirs me font trembler. C'est la vérité et, sy ce que je sens quelquefois sur cela n'étoit trouversé de l'espérance, j'en serois accablée. Ce qu'il y a dans ce mal-cy d'inconcevable, c'est qu'il porte avec luy le sentiment d'un très grand nombre de maux que l'on n'a point, puisque, en effet, il semble qu'il soit unique. Cependant, je puis vous dire avec vérité que je ne suis pas une heure avec une douleur semblable, quoy que j'en aye toujours. Je n'avois jamais conçu que cela se pût, moy qui ay assés senty de maux en ma vie, mais chacun portoit sa douleur particulière. Je croy donc, mon très révérend père, si vous me le permettés, qu'il faut demeurer comme il plaît à Dieu me mettre. Je n'ay, par sa miséricorde, nulle impatience d'en estre délivrée, ny inquiétude de souffrir; n'est-ce pas beaucoup? Après cette exposition, je n'auray plus besoin de vous importuner la mesme chose pour sy longtems. Je me feray, ce me semble, fort bien entendre en parlant en général de ma santé, dont pourtant je prendray la liberté de vous rendre un compte fidèle, puisque j'ay franchy de vous dire ce qu'il me faisoit tant de peine de ne vous pas dire. Je sens la joye et la consolation que je recevray de ce que vous aurés la charité de me dire, par celle que je sens de vous entretenir. Je vois quelquefois M. D. Elle va ce me semble bien droit à Dieu, et avec un dégagement qu'il lui met au coeur, pourvu que personne n'entortille n'y n'obscurcisse ses lumières.

Elle n'auroit pas besoin de tant d'attirail qu'on luy en veut donner. Mais je crains qu'on ne l'attriste et il luy faudroit tout le contraire, car son mal est assés pour elle. Sy elle avoit été convertie en parfaite santé, N. Seigneur luy auroit donné le tems d'acquérir ces forces pour le jour de l'adversité. Mais elle a beaucoup à souffrir, elle est naturelle, elle a un tour aimable dans l'esprit; elle va à Dieu par son coeur. Vous acheverés, mon très R. P., ce qui reste à faire. Elle vous verra bientost. Voilà ce que j'envierois, si j'osois désirer quelque chose. Il faut finir cette lettre en vous demandant très-humblement pardon de sa longueur et en vous assurant de mes respects et d'un attachement pour vous dont je ne croy personne aussi capable que je le suis…

Le mal dont je vous parle n'est pas ouvert, mais il y a à craindre qu'il ne s'ouvre, ce qui seroit le pis qui pût arriver à ce que croit l'homme qui l'a veu.

Voilà donc cette dame de la Sablière, agile à promener son âme des curiosités de la science aux troubles de l'amour, la voilà n'ayant plus à offrir à Dieu, son dernier amant, que les soupirs d'un sein décomposé! Heureuse encore de s'être fait une nature nouvelle et convenable à son horrible situation! Heureuse et belle de résignation, de patience et de paix! Heureuse, oh! bienheureuse dans les tortures et les dégoûts d'un mal dévorant, de déployer une âme angélique! On peut dire de celle qui a écrit cette admirable lettre, comme d'Elisabeth Ranquet que, «marchant sur la terre, elle était dans les cieux».

Le mal fit des progrès rapides. Cinq mois plus tard, quelques jours, quelques heures peut-être avant sa mort, madame de la Sablière écrivait à Rancé ces lignes qu'on ne peut lire sans songer à ce que dit Pascal des misères de l'homme et de ses grandeurs:

Ce … janvier 1693.

La maladie que j'ay augmente tous les jours, mon très R. P. Il y a apparence qu'elle n'ira pas loin. Je vous supplie très humblement que le mal que j'ay ne soit jamais su de personne pas plus après ma mort que pendant ma vie. Dieu vous récompensera sans doute de tous les biens que vous m'avés faits. Et je l'en prie de tout mon coeur. Je me sens toujours la mesme tranquillité et le mesme repos, attendant l'accomplissement de la volonté de Dieu sur moy. Je ne désire autre chose.

Elle décéda «le sixième janvier» 1693, et fut enterrée «le septième» par le clergé de Saint-Sulpice[32].