Il est vrai qu'on y commet beaucoup de crimes. Sur dix personnages principaux, six périssent de mort violente et deux vont au bagne. Ce n'est pas la proportion réelle.

LE MAGISTRAT.

Non, ce n'est pas la proportion.

LE CRITIQUE.

M. Alexandre Dumas reprochait un jour à un confrère de ne mettre sur la scène que des coquins. Et il ajoutait avec une gaieté farouche: «Vous avez tort. Il se trouve dans toutes les sociétés une certaine proportion d'honnêtes gens. Ainsi nous sommes deux ici, et il y a au moins un honnête homme.» Je dirai à mon tour: Nous sommes dix dans ce fumoir. Il doit y avoir de cinq à six honnêtes gens parmi nous. C'est la proportion moyenne. Puisque enfin, les honnêtes gens l'emportent dans la vie, c'est qu'ils sont les plus nombreux. Mais ils l'emportent de peu… et pas toujours. Ils forment, en somme, une très petite majorité. M. Zola a méconnu la proportion vraie. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre aucun personnage sympathique dans son nouveau roman. Il y en a deux. Un carrier nommé Cabuche, un repris de justice, qui a tué un homme. Mais vous n'entendez rien au réalisme de M. Zola si vous croyez que ce carrier est un simple carrier; c'est un demi-dieu rustique, un Hercule des bois et des cavernes, un géant qui parfois a la main lourde, mais dont la coeur est pur comme le coeur d'un enfant et l'âme pleine d'un amour idéal. Il y a aussi la belle Flore, qui est sympathique. Elle a fait dérailler un train et causé la mort horrible de neuf personnes; mais c'était dans un beau transport de jalousie. Flore est une garde-barrière de la compagnie, c'est aussi une Nymphe oréade, une amazone, que sais-je, un symbole auguste de la nature, vierge et des forces souterraines de la terre.

LE ROMANCIER IDÉALISTE.

Je vous disais bien que M. Zola était un grand idéaliste.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Messieurs, si vous avez fini de fumer… Ces dames se plaignent de votre absence.

(Ils se lèvent.)