C'est la chèvre de Norette, cette chèvre d'or, dont la clochette d'argent, couverte de signes mystérieux, doit révéler la placé d'un trésor caché. Mais finalement il ne reste de trésor que les yeux noirs, les lèvres rouges et le sein gonflé de Norette.

Qu'est-ce que la science et qu'est-ce que la richesse au prix du sourire d'une belle enfant? Et le conte finit par les noces de Norette. Le beau conte, et qui se termine si heureusement! Pourvu que le mari de Norette, après la lune de miel, ne se remette pas à chercher le trésor! Il y perdrait la joie du coeur et la paix de l'âme. Plutôt, puisqu'il ne peut rester toujours sous le doux étonnement de la beauté de Norette, plutôt qu'il fouille de nouveau dans le grenier aux parchemins et qu'il y cherche des vieux noms et des vieilles dates! Qu'il compose l'histoire du Puget-Maure sous la domination arabe. C'est un beau sujet et propre à remplir la longue paix des soirs. Un vieux scoliaste a dit, je ne sais où, cette grave parole: «On se lasse de tout, excepté de comprendre.» La vérité est que tout vaut mieux que de songer à soi-même et de considérer sa propre condition. C'est pourquoi il y a d'honnêtes gens qui étudient les poids et mesures des Assyriens ou la procédure civile en Égypte sous les Lagides, ce qui est une grande preuve de la mélancolie de vivre. Heureusement qu'il y a aussi, pour charmer la vie, des contes comme la Chèvre d'or.

Je n'en veux détacher qu'une page, si belle et d'un si grand style que je n'en sais pas de meilleure dans aucun conteur. C'est l'histoire, rapportée par le curé du Puget, des deux qui sont morts.

Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils l'aimassent. Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais, aussi pauvres l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon, sous prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du trésor qu'ils désiraient d'elle. Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent et le cadet souffleta l'aîné.

Puis, sans que personne les vit, un soir, tous deux Caïn, tous deux Abel, ils allèrent dans la montagne du côté de la chapelle que déjà un ermite gardait.

Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait de grands coups à sa porte, et, s'éveillant, il entendit crier: «Au secours! j'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme étendu, dont un cavalier plus âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait la tête.

Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et, quand le jeune homme fut mort, le cavalier, qui se tenait debout appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux.

Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui sont morts.

Je le dis et le redis: je n'avais jamais lu un livre moderne qui me donnât autant que la Chèvre d'or l'idée de la beauté antique, de la poésie grecque dans sa jeune fleur et sa fraîche nouveauté. Je n'étais point seul à sentir ainsi, car un de mes amis, à qui j'avais prêté le livre, me le renvoya avec cette épigramme de Méléagre écrite de sa main au crayon sur la dernière page:

«Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un chant rustique qui charme la solitude, et, sur les feuilles où tu te poses, tu imites, avec tes pattes dentelées, sur ta peau luisante, les accords de la lyre. Oh! je t'en prie, chante aux Nymphes des bois quelque chanson digne de Pan, afin qu'ayant échappé à l'amour je goûte un doux sommeil ici couché à l'ombre de ce beau platane.»