Il ne considère plus l'humanité pensante que comme une substance propre à l'expérimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans l'Anatomie de le volonté:

«Spinosa se vantait d'étudier les sentiments humains, comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.»

Voilà à quel degré d'inhumanité le zèle sublime et monstrueux de la science a poussé cet homme simple, désintéressé, honnête, ce solitaire qui, par la pureté de sa vie, mériterait d'être appelé comme Littré, un saint laïque.

Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en pratique les doctrines du grand homme. Très instruit, très intelligent, mû par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une névrose héréditaire, ce nouveau Julien Sorel, précepteur dans une famille noble d'Auvergne, séduit froidement et méthodiquement la soeur de son élève, la généreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se donne à lui à la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne l'obtient qu'après avoir juré de s'empoisonner avec elle; et, quand elle s'est donnée, il refuse également et de la tuer et de mourir. Flétrie, indignée, désespérée, connaissant trop tard l'homme odieux à qui elle a fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fière créature tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte de Jussat font songer à deux noms qui n'ont été que trop publiés lors d'un procès récent. Le rapprochement s'imposait à ce point que M. Bourget lui-même a pris soin d'avertir le public que le plan de son roman était arrêté avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas possible de contester sa sincérité quand il dit: «Je voudrais qu'il n'y eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux disciple qui donne son nom à ce roman.» D'ailleurs, je viens de montrer que ces idées sont portées dans son esprit depuis très longtemps. Il importe seulement de remarquer que le héros de M. Paul Bourget, qui épargne la vie de sa victime en même temps que la sienne propre, commet, en séduisant une jeune fille, plutôt une très mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas à dire comment, accusé d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tué d'un coup de pistolet par le frère de la victime, un homme d'action, point psychologue du tout, un soldat.

Le livre de M. Paul Bourget pose le problème: Certaines doctrines philosophiques, le déterminisme, par exemple, et le fatalisme scientifique, sont-elles par elles-mêmes dangereuses et funestes? Le maître qui nie le bien et le mal est-il responsable des méfaits de son disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit là une grande question.

Certaines philosophies qui portent en elles la négation de toute morale ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Dès qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois.

Je persiste à croire, toutefois, que la pensée a dans sa sphère propre, des droits imprescriptibles et que tout système philosophique peut être légitimement exposé.

C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait une idée du monde d'exprimer cette idée quelle qu'elle soit. Quiconque croit posséder la vérité doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit humain. Hélas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni bien nombreuses, ni bien variées; depuis que l'homme est capable de penser, il tourne sans cesse dans le même cercle de concepts. Et le déterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres noms, dans la Grèce Antique. On a toujours disputé, on disputera toujours sur la liberté morale de l'homme. Les droits de la pensée sont supérieurs à tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les idées. Quant à la conduite de la vie, elle ne doit pas dépendre des doctrines transcendantes des philosophes.

Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le déterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son hôtesse lui demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la religion qu'elle professait; à quoi le grand homme lui répondit: «Votre religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la piété vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.»

II