Vous craignez que le darwinisme systématique vous ramène à la nature, en supprimant les idées sociales qui seules nous en séparent.

Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destinées futures du déterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous ramène un jour à la barbarie primitive! Considérez que, s'il était aussi funeste qu'on croit, il aurait détruit l'humanité depuis longtemps. Car il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme même, et les mythes primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'idée de l'enchaînement fatal des causes occupait déjà les peuples enfants dans leur héroïque berceau.

M. Brunetière n'accorde aux vérités de l'ordre scientifique qu'une confiance très médiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces vérités sont précaires et transitoires. La philosophie de la nature est toujours à refaire. Il y a quelque amertume à songer que nous n'avons de toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que la science n'est qu'inquiétude et que trouble et que l'ignorance, au contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de Jean-Jacques qui disait: «La nature nous a donné l'ignorance pour servir de paupière à notre âme»? On trouve dans la Chaumière indienne un éloge exquis de la sainte ignorance.

«L'ignorance, dit Bernardin, à la considérer seule et sans la vérité avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les présents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.»

Oui, à certains égards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que M. Brunetière abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite par quels chemins je le ramène à cette philosophie antisociale, à ce culte sentimental de la nature, à ces doctrines de Jean-Jacques qui lui semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain.

Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait faire, ne nous ramenât à la brutalité primitive et au cannibalisme. Et peut-être, en effet, nous reconduirait-elle plus sûrement que toutes les doctrines déterministes à l'âge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes et à la police barbare des cités lacustres.

Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous défions pas de la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce qui n'est pas elle. La pensée, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit: «Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale.»

Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers. N'accusons jamais d'impiété la pensée pure. Ne disons jamais qu'elle est immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le métaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans d'après lesquels on bâtira peut-être un jour. En quoi faut-il que ses plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta, on copie, même en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aïeux?

C'est la pensée qui conduit le monde. Les idées de la veille font les moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous montraient des villes bâties aux sons de la lyre. Subordonner la philosophie à la morale, c'est vouloir la mort même de la pensée, la ruine de toute spéculation intellectuelle, le silence éternel de l'esprit. Et c'est arrêter du même coup le progrès des moeurs et l'essor de la civilisation.

III