»—Madame, ne jurez point cela.
»—Du moins, reprit-elle, si je dois vous survivre, si je suis condamnée par les Génies à voir encore la lumière du jour quand vous ne la verrez plus, sachez que je ne consentirai jamais à devenir la femme d'un autre et que je n'aurai qu'un époux comme je n'ai qu'une âme.»
»Mais M. Tao lui dit:
»—Madame, ne jurez point cela.
»—Oh! monsieur Tao, monsieur Tao! laissez-moi jurer du moins que de cinq ans entiers je ne me remarierai.
»Mais M. Tao lui dit:
»—Madame, ne jurez point cela. Jurez seulement de garder fidèlement ma mémoire tant que la terre n'aura pas séché sur mon tombeau.
»Madame Lu en fit un grand serment. Et le bon M. Tao ferma les yeux pour ne les plus rouvrir! Le désespoir de madame Lu passa tout ce qu'on peut imaginer. Ses yeux étaient dévorés de larmes ardentes. Elle égratignait, avec les petits couteaux de ses ongles, ses joues de porcelaine. Mais tout passe, et le torrent de cette douleur s'écoula. Trois jours après la mort de M. Tao, la tristesse de madame Lu était devenue plus humaine. Elle apprit qu'un jeune disciple de M. Tao désirait lui témoigner la part qu'il prenait à son deuil. Elle jugea avec raison qu'elle ne pouvait se dispenser de le recevoir. Elle le reçut en soupirant. Ce jeune homme était très élégant et d'une belle figure; il lui parla un peu de M. Tao et beaucoup d'elle; il lui dit qu'elle était charmante et qu'il sentait bien qu'il l'aimait; elle le lui laissa dire. Il promit de revenir. En l'attendant, madame Lu, assise auprès du tertre de son mari, où vous l'avez vue, passe tout le jour à sécher la terre de la tombe au souffle de son éventail.»
Quand la vieille eut terminé son récit, le sage Tchouang-Tsen songea:
—La jeunesse est courte; l'aiguillon du désir donne des ailes aux jeunes femmes et aux jeunes hommes. Après tout, madame Lu est une honnête personne qui ne veut pas trahir son serment.