Mais ne peut-il pardonner à quelque innocent esprit de se mêler des choses de l'art avec moins de rigueur et de suite qu'il n'en a lui-même, et d'y déployer moins de raison, surtout moins de raisonnement; de garder dans la critique le ton familier de la causerie et le pas léger de la promenade; de s'arrêter où l'on se plaît et de faire parfois des confidences; de suivre ses goûts, ses fantaisies et même son caprice, à la condition d'être toujours vrai, sincère et bienveillant; de ne pas tout savoir et de ne pas tout expliquer; de croire à l'irrémédiable diversité des opinions et des sentiments et de parler plus volontiers de ce qu'il faut aimer.
A. F.
LA VIE LITTÉRAIRE
POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES[3]?
[Note 3: Pierre Loti: Japoneries d'automne, 1 vol.—Guy de Maupassant: La Main gauche. 1 vol.]
Pierre Loti nous a donné le journal des dernières semaines qu'il a passées au Japon; ce sont des pages exquises, infiniment tristes. Qu'il décrive Kioto, la ville sainte, et ses temples habités par des monstres séculaires, qu'il nous montre la belle société d'Yeddo déguisée à l'européenne et dansant nos quadrilles, ou qu'il évoque l'impératrice Harou-Ko dans sa grâce hiératique et bizarre, Loti répand une tristesse vague, subtile et pénétrante qui vous enveloppe comme une brume et dont le goût âcre, l'amer parfum, vous restent au coeur. D'où vient qu'il est désolé et qu'il nous désole? Qu'est-ce qui lui fait sentir ainsi le mal de vivre? Est-ce la monotonie sans fin des formes et des couleurs que déroule ce peuple falot au milieu duquel il passe en regardant? Est-ce le rire éternel de ces jolies petites bêtes aux yeux bridés, de ces mousmés toutes semblables les unes aux autres avec leur coiffure aux longues épingles et le grand noeud de leur ceinture? Est-ce l'inexprimable odeur de cette race jaune, le je ne sais quoi qui fait que l'âme nippone est en horreur à la nôtre? Est-il triste parce qu'il se sent seul parmi des milliers d'êtres ou parce qu'il passe et va quitter tout ce qu'il voit, mourir à toutes ces choses? Sans doute tout cela le trouble et l'afflige. Il s'inquiète en voyant des êtres qui sont des hommes et qui, pourtant, ne sont point ses semblables. Un ennui charmant et cruel le prend au milieu de ces signes étranges dont le sens profond lui sera à jamais caché.
En contemplant, dans le temple des «huit drapeaux», la robe semée d'oiseaux que portait, il y a dix-huit siècles, Gziné-you-Koyo, la reine guerrière, il souffre du désir de ressaisir tout le charme héroïque de cette ombre insaisissable; il se sent malheureux de ne pouvoir embrasser ce merveilleux fantôme. Ce sont là, sans doute, des souffrances assez rares, mais il les éprouve, et les jeunes Japonaises, les mousmés ne l'ont point consolé. Il demanda, on le sait, à madame Chrysanthème des rêves qu'elle ne put lui donner. D'ailleurs, les amours d'un blanc avec ces petites bêtes jaunes, un peu femmes et un peu potiches, ne sont pas de nature à donner au coeur une paisible allégresse. Ce sont des hymens impies. On ne commet point impunément le crime des anges qui s'unirent aux filles des hommes.
L'antipathie de la race blanche pour la race jaune est si naturelle qu'il y a presque de la monstruosité à la vaincre. Et pourtant nous avons un tel besoin de sympathie, nous sommes si bien faits pour nous attacher et prendre racine, que nous ne pouvons rien quitter sans arrachement et que tout départ sans retour nous a un goût amer. Comme ce sentiment est inconscient et rapide, il est de ceux que Loti a le mieux éprouvés; son âme mobile, peu capable d'impressions durables, est sans cesse agitée par de petits frissons, et c'est là encore une cause de mélancolie, que cette infinité de sensations courtes et heurtées comme ces petites lames dures que craignent les marins. Avec quelle délicatesse il sent, il exprime la tristesse du départ, cette immense tristesse contenue dans ces seuls mots: «Je ne reverrai plus jamais cela!»
Par une nuit froide et sombre, comme il va rejoindre son navire en rade, il est forcé de s'arrêter en chemin, pour une heure, dans un petit village où il n'a que faire. Découvrant une maisonnette au bout d'un sentier, il entre; il est reçu par une jolie mousmé; très hospitalière qui lui donne du riz et des cigarettes. Et le voilà qui songe:
Il est affreux, mon dîner!… Dans le réchaud, de détestables braises fument et ne répandent pas de chaleur; j'ai les doigts si engourdis que je ne sais plus me servir de mes baguettes. Et autour de nous, derrière la mince paroi de papier, il y a la tristesse de cette campagne endormie, silencieuse, que je sais si glaciale et si noire. Mais la mousmé est là qui me sert avec des révérences de marquise Louis XV, avec des sourires qui plissent ses yeux de chats à longs cils, qui retroussent son petit nez déjà retroussé par lui-même—et elle est exquise à regarder…