C'était un grand et effroyable saint. En Égypte, le christianisme se colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'idée dans nos climats tempérés. Le brillant fanatisme de l'islam y éclate par avance. Il y a déjà du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrétiens de la vallée du Nil.

LÉON HENNIQUE[16]

[Note 16: Un Caractère, par Léon Hennique, 1 vol.]

Pendant que les spirites tenaient au Grand-Orient de France leur congrès international ou, pour mieux dire, leur premier concile oecuménique, je lisais un roman spirite que M. Léon Hennique a publié récemment sous ce titre: un Caractère.

M. Léon Hennique a grandi et s'est formé dans le naturalisme. Il est un des conteurs des Soirées de Médan, et ses premiers livres trahissent le souci du «document humain». Mais, par le tourment ingénieux du style et la curiosité fine de la pensée, il procède des Goncourt plutôt que de M. Zola. Il a, comme les deux frères, la vision colorée des temps évanouis, l'amour du rocaille et du rococo, le goût maladif du précieux et du rare. Comme eux, il met de l'apprêt et de la coquetterie dans la brutalité. Mais il est original et singulier par un certain don de rêve, par un certain sentiment de l'idéal, par je ne sais quoi d'héroïque et de fier. Ceux qui ont vu jouer son Duc d'Enghien au Théâtre Libre savent ce que M. Léon Hennique cache de nobles émotions sous l'enveloppe hérissée et contournée de sa forme littéraire. Le roman que je viens de lire, un Caractère, est certes une oeuvre peu commune. J'en pourrais dire beaucoup de mal. Je pourrais me plaindre amèrement d'un écrivain qui veut m'éblouir par les scintillements perpétuels d'un style à facettes et qui m'agace les nerfs en voulant me procurer sans trêve ni repos des sensations neuves, d'une excessive ténuité. Je pourrais me venger de toutes les phrases en spirale dont il m'a fatigué et lui demander compte de ces «inanes chimères», de ces «médians soirs», de ces «oculaires galas» et autres raretés chez lui trop communes. Mais à quoi bon? Ces artifices de langue et de pensée, ces subtilités violentes, il les a voulus. Cette folie du singulier et de l'exquis le possède tout entier. Il est artiste. Il aime son mal. Ce style couronné d'épines, plus farouche et plus étincelant qu'un Christ espagnol, il l'adore à deux genoux. La foi d'un artiste doit inspirer du respect «à tous les coeurs amis de la forme et des dieux». Ce que je reproche en somme à M. Hennique, c'est de tendre sous nos pieds, comme la reine d'Argos, un tapis trop riche et d'une splendeur inquiétante. À l'exemple du roi du vieil Eschyle, j'aime mieux l'herbe et la terre natale. Je n'entends pas à la façon de M. Hennique l'art et l'économie du style. Du moins que ce dissentiment ne me rende ni injuste ni amer. Il aime l'art à sa manière, je l'aime à ma façon. N'est-ce pas une raison pour nous accorder et pour tourner notre commun mépris sur les malheureux qui vivent dans d'éternelles laideurs? «Quand je songe qu'il se fait à cette heure des Docteur Rameau, des Comtesse Sarah et des Dernier Amour, il me prend envie de crier à M. Léon Hennique: Quoi! vous savez la valeur des mots, le prix du style, la noblesse de l'art, et je vous querelle parce que vous êtes trop recherché, trop inquiet, trop précieux, parce que vous vous égarez dans des obscurités étincelantes. Je devrais dire au contraire que tout cela est beau, que tout cela est bien. Car vos pires défauts sont infiniment préférables à la vulgarité des auteurs que chérit la foule. Si pourtant je dois vous faire de nouveaux reproches, qu'il soit entendu que je ne vous attaquerai qu'avec quelque respect.»

Ne serait-il pas juste de parler ainsi? Et ne faut-il pas reconnaître encore que, dans cette forme littéraire d'un artifice parfois irritant, l'auteur de un Caractère a su renfermer une idée morale d'une vraie beauté?

Ce roman, que je viens de lire, m'a profondément touché; et je suis encore sous l'empire de la noble émotion qu'il m'a causée. C'est, avons-nous dit, un roman spirite. À première vue, les tables tournantes, les esprits frappeurs, les médiums typtologues ne semblent pas fournir un sujet bien intéressant d'étude. Ce que j'en ai vu, pour ma part, serait tout au plus la matière d'un petit conte satirique. J'ai amusé, de temps à autre, ma curiosité chez d'excellentes gens adonnées aux sciences psychiques: c'est le nom qu'ils donnent à leurs illusions. J'ai déjà confessé que j'aime le merveilleux, mais il ne m'aime pas; il me fuit et s'évanouit devant moi.

En ma présence, les esprits frappeurs se taisent soudain, et les petites mains de lumière qu'on voyait s'agiter dans l'ombre des rideaux s'envolent comme des colombes au sein de l'éther, leur patrie. Je donnerais beaucoup pour causer avec des âmes désincarnées: elles peuvent compter sur ma curiosité discrète et ma profonde attention. Jusqu'ici, hélas! aucune d'elles, se détachant de l'innombrable essaim des ombres, n'est venue, comme Francesca, à l'appel du Florentin, murmurer à mes oreilles des paroles mystérieuses. Il y aurait quelque mauvais goût à laisser voir que je suis piqué de leurs dédains obstinés. Pourtant je ne puis m'empêcher de trouver qu'elles choisissent parfois d'une façon étrange leurs confidents terrestres et qu'elles se plaisent mieux dans la compagnie de gens grossiers et ignorants que dans le concile des sages. Il y a plusieurs années, dans une heure de perversité, je suis allé chez le docteur Miracle, où j'ai trouvé des dames affligées qui mangeaient des pâtisseries sèches et des vieillards recueillis comme on en voit dans les églises. Le docteur Miracle nous présenta une vieille dame qu'il appelait, je ne sais pourquoi, une pythonisse et qui, disait-il, parlait la langue primitive de l'humanité. Elle roulait des yeux féroces à travers les mèches grises de ses cheveux. Armée d'une tige de fer dont l'extrémité supérieure se recourbait en forme de serpent et finissait en pointe de dard, elle s'agitait furieusement sur un tabouret et poussait des cris inhumains.

Le docteur Miracle nous avertit que la tige servait à conduire le fluide, et cette explication souffrait d'autant moins de difficultés, que le public n'était pas du tout inquiet de savoir quel pouvait être ce fluide. Quant au dard du serpent, j'en ignore l'utilité. Mais chacun en comprit le danger si on le laissait aux mains de cette vieille enragée. On l'y laissa. M. Jacolliot, qui représentait la Science chez le docteur Miracle (je vois encore sa bonne figure avenante et pleine de dignité), fut prié de s'asseoir sur un escabeau, tout contre la pythonisse. Celle-ci maniait la tige de fer avec une agilité redoutable, et M. Jacolliot avait assez à faire d'éviter que la pointe lui entrât dans les yeux. Pourtant ce n'était pas là sa seule occupation. Il lui était enjoint de saisir au passage les mots hindous que la pythonisse pourrait prononcer. Secoué sur son escabeau, les oreilles rompues par des hurlements inouïs, écartant d'une main le dard menaçant, épongeant de l'autre son front dégouttant de sueur, étourdi, effaré, écrasé, résigné, il «suivait le phénomène», selon l'heureuse expression du docteur. Enfin, après dix minutes d'agonie, il entendit Rama et se déclara satisfait. Rama! La pythonisse parlait le langage de Walmiki; elle n'en était plus à l'idiome primitif! Nous apprîmes du docteur que les pythonisses traversent les âges avec une notable rapidité, ce qui explique le phénomène. J'ai assisté à plusieurs autres expériences, où manquaient et le serpent de fer, et M. Jacolliot, mais qui ne m'instruisirent pas plus avant dans les mystères d'outre-tombe. Plus tard, j'ai vu des femmes qui pleuraient leurs enfants et qui trompaient l'absence éternelle en interrogeant des tables; alors j'ai compris que le spiritisme était une religion et qu'il fallait le laisser aux âmes comme une illusion consolante. J'ai compris qu'il pouvait inspirer à l'artiste mieux qu'une satire sur la pitoyable crédulité des hommes et que le poète peut en tirer quelque chose d'humain, quelque chose d'intimement tragique ou de profondément doux. Au reste, il me souvient bien que M. Gilbert-Augustin Thierry a, dans sa sombre histoire de Rediviva, demandé aux expériences du docteur Miracle les secrets d'une épouvante nouvelle. Avant lui, Gautier n'avait-il pas conté avec élégance les amours d'un vivant et de sa fiancée, non point morte (les spirites nient la mort), mais désincarnée? Le conte s'appelait Spirite et c'était, je crois bien, un fort joli conte. Mais le bon Gautier répandait sur toutes choses une lumière égale. Personne n'avait moins que lui le sens de l'ineffable. Son style achevé ne donnait point l'idée de l'au delà. On ne sent pas dans son histoire de Spirite palpiter les ailes invisibles. Dans un Caractère, l'impression de l'occulte est beaucoup plus forte mais c'est surtout l'idée morale qui, à mon sens, fait le prix du livre de M. Léon Hennique. Essayons de l'indiquer.

Agénor, marquis de Cluses, a épousé dans les dernières années de la Restauration, Thérèse de Montégrier, une fine et douce créature, qu'il aime de toutes les forces de sa nature honnête, droite et bienveillante. Ce marquis de Cluses a l'esprit médiocrement étendu; le goût petit, mais délicat, une belle candeur d'âme et un coeur fidèle. Il fut pieux envers ses parents, dont il pleure encore la perte. Il a le culte des morts, le culte de la femme et le culte de son roi. Il est désintéressé et plein d'honneur. Petite tête et grand coeur, enfin c'est «un caractère». L'excellent homme a des manies charmantes. Il aime tout ce qui caresse le regard et parle du passé: vieux meubles magnifiques, riches tapisseries, étoffes somptueuses. Il a meublé son château de Juvisy, dans l'Aisne, de toutes les merveilles du rococo, et il en a fait le palais de la Belle au bois dormant. C'est là qu'après un an de mariage sa femme meurt en couches. Elle lui laisse une petite fille, Berthe. Mais le pauvre Agénor, tout à son veuvage, ne songe point qu'il est père. Il n'a pas seulement regardé son enfant. Il vit enfermé dans la chambre de la morte, les volets clos, une seule bougie allumée. Et là, tout le jour, il sanglote, il prie, il appelle Thérèse. Sa tristesse «aiguisée à la solitude, aux veilles, au jeûne» est devenue prodigieusement fine et pénétrante. Pendant des jours et des jours il épie le retour impossible, mais certain, de la morte. Il la revoit enfin. C'est d'abord une ombre, qui peu à peu se colore. C'est elle! Et il la voit parce qu'il a mérité de la voir. C'est cette belle idée que M. Hennique a exprimée magnifiquement et qui donne à tout son livre un sens large et profond. Éternelle vérité des antiques théogonies: le désir a créé le monde, le désir est tout-puissant. Agénor le sait bien maintenant, que l'amour est plus fort que la mort.