Ce poème de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus suave que les vers qui représentent les trois petites victimes dont le saint évêque a miraculeusement conservé l'existence dans le vieux saloir qui devait être leur cercueil:
La mort n'a pas flétri cette fleur d'innocence;
Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance.
Le songe de leur vie est à peine achevé
Et sur leur bouche encor flotte un dernier Ave.
Saint Nicolas aime les enfants et les poètes, qui sont les uns et les autres pleins d'innocence. Il se rend à leurs prières. Il a inspiré des vers adorables à M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune, et il venge les offenses faites à son nom. Je n'en veux pour preuve que l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon.
Dans la ville de la Charité-sur-Loire florissait jadis un monastère placé sous le vocable de la Sainte-Croix. La fête de saint Nicolas étant proche: «Quel office chanterons-nous? demandèrent les moines au prieur. Nous avons un grand désir de chanter l'office propre de ce grand saint Nicolas.» Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on ne le chantait pas à Cluny. Les moines alléguèrent qu'ils n'étaient point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncèrent dans le propos de chanter le propre du bienheureux évêque de Myre. Pour leur en ôter l'envie et les ramener à l'obéissance, le prieur leur fit donner la discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit étant venue et dom prieur s'étant couché sur son lit, il vit entrer dans sa cellule saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la discipline à son tour et ainsi l'obligea à entonner l'antienne qu'il n'avait pas voulu permettre qu'on chantât. Le fouet aidant, le prieur chanta si haut et si clair que les religieux, réveillés au bruit, accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de fort méchante humeur. Le lendemain il reconnut, à la douleur qu'il ressentait tout le long du dos, la réalité des visions de la nuit; mais il s'imagina qu'il avait été fouetté par ses moines. Cette opinion prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il été mieux inspiré que le prieur de la Croix!
LE BARON DENON[18]
[Note 18: Point de lendemain, conte (par le baron Denon) illustré de treize compositions de Paul Avril. Paris, P. Rouquette, éditeur.]
Il y avait à Paris, sous le règne de Louis XVIII, un homme heureux. C'était un vieillard. Il habitait sur le quai Voltaire, la maison qui porte aujourd'hui le numéro 9 et dont le rez-de-chaussée est actuellement occupé par le docte Honoré Champion et sa docte librairie. La tranquille façade de cette demeure, percée de hautes fenêtres légèrement cintrées, rappelle, dans sa simplicité aristocratique, le temps de Gabriel et de Louis. C'est là qu'après la chute de l'Empire, Dominique-Vivant Denon, ancien gentilhomme de la chambre du roi, ancien attaché d'ambassade, ancien directeur général des beaux-arts, membre de l'Institut, baron de l'Empire, officier de la Légion d'honneur, s'était retiré avec ses collections et ses souvenirs. Il avait rangé dans des armoires, faites par l'ébéniste Boule pour Louis XIV, les marbres et les bronzes antiques, les vases peints, les émaux, les médailles recueillies pendant un demi-siècle de vie errante et curieuse; et il vivait souriant au milieu de ces nobles richesses. Aux murs de ses salons étaient suspendus quelques tableaux choisis, un beau paysage de Ruysdael, le portrait de Molière par Sébastien Bourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo, des Guerchin, fort estimés alors. L'honnête homme qui les conservait avait beaucoup de goût et peu de préférences. Il savait jouir de tout ce qui donne quelque jouissance. À côté de ses vases grecs et de ses marbres antiques, il gardait des porcelaines de Chine et des bronzes du Japon. Il ne dédaignait même pas l'art des temps barbares. Il montrait volontiers une figure de bronze, de style carolingien, dont les yeux de pierre et les mains d'or faisaient crier d'horreur les dames à qui Canova avait enseigné toutes les suavités de la plastique. Denon s'étudiait à classer ces monuments de l'art dans un ordre philosophique et il se proposait d'en publier la description; car, sage jusqu'au bout, il trompait l'âge en formant de nouveaux desseins. Il était trop un homme du XVIIIe siècle pour ne point faire dans ses riches collections la part du sentiment. Possédant un beau reliquaire du XVe siècle, dépouillé sans doute pendant la Terreur, il l'avait enrichi de reliques nouvelles dont aucune ne provenait du corps d'un bienheureux. Il n'était point mystique le moins du monde et jamais homme ne fut moins fait que lui pour comprendre l'ascétisme chrétien. Les moines ne lui inspiraient que du dégoût. Il était né trop tôt pour goûter, en dilettante, comme Chateaubriand, les chefs-d'oeuvre de la pénitence. Son profane reliquaire contenait un peu de la cendre d'Héloïse, recueillie dans le tombeau du Paraclet; une parcelle de ce beau corps d'Inès de Castro, qu'un royal amant fit exhumer pour le parer du diadème; quelques brins de la moustache grise de Henri IV, des os de Molière et de La Fontaine, une dent de Voltaire, une mèche des cheveux de l'héroïque Desaix, une goutte du sang de Napoléon, recueillie à Longwood[19].
[Note 19: La relique de Molière du cabinet du baron, vivant Denon, par
M. Ulric Richard-Desaix. Paris, Vignères, 1880, pp. 11 et 12.]
Et sans chicaner sur l'authenticité de ces restes, il faut convenir que c'était bien là les reliques chères à un homme qui avait beaucoup aimé en ce monde la beauté des femmes, assez compati aux souffrances du coeur, goûté en délicat la poésie alliée au bon sens, estimé le courage, honoré la philosophie et respecté la force. Devant ce reliquaire, Denon pouvait, du fond de sa vieillesse souriante, revoir toute sa vie et se féliciter de l'emploi riche, divers, heureux, qu'il avait su donner à tous ses jours. Petit gentilhomme de forte sève bourguignonne, né sur cette terre légère du vin où les coeurs sont naturellement joyeux, il avait sept ans, quand une bohémienne qu'il rencontra sur un chemin lui dit sa bonne aventure; «Tu seras aimé des femmes; tu iras à la cour; une belle étoile luira sur toi.» Cette destinée s'accomplit de point en point; Denon alla tout jeune chercher fortune à Paris. Il fréquentait les coulisses de la Comédie-Française et toutes les actrices raffolaient de lui. Elles voulurent jouer une comédie qu'il avait faite pour elles et qui n'en valait pas mieux[20]. Cependant il se tenait sans cesse sur le passage du roi.
[Note 20: Le bon père, comédie, Paris, 1769, in-12.]