«C'était, dit Mariéton, le plus charmant esprit. Dans ces douces flâneries de la parole et de la pensée, si fructueuses au dire de Töpffer, et qui ont toujours retenu, groupé et lié les poètes, Jean Tisseur sut rapprocher Soulary, le profond humoriste, le maître virtuose, Laprade, le doux penseur, le philosophe chrétien, Chenavard, le grand peintre, un autre philosophe, et former avec eux cet incomparable quatuor d'artistes lyonnais dont parleront nos descendants. L'âme de ces réunions, le lien de ces amitiés d'élite, c'était Jean Tisseur.»

Je lis ailleurs: «Lyon eut la bonne fortune, de notre temps, de posséder quatre causeurs hors pair. C'étaient Laprade, Buy, Chenavard et Jean Tisseur.»

Dans la vie si simple que je rappelle ici en peu de lignes, je ne sais quoi fait songer à la beauté morale telle que les Grecs la concevaient; n'est-ce pas parce qu'on y trouve la mesure, la sagesse, la modestie, le culte de l'amitié et ce noble dessein de faire de la vie même une belle oeuvre. C'est cela, je crois, qui, dans cette existence obscure tout unie et si proche de nous, semble majestueux et pur comme l'antique. Tisseur fut de ceux qui travaillent sans cesse à la beauté de leur âme et qui font de leur vie un jardin comme celui du vieillard de Tarente.

«La conscience, disait-il, non moins que l'esprit, a besoin de culture. Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la résignation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls; il y faut des soins; une conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite.» À mesure qu'il avança dans la vie, sa culture morale l'occupa davantage, la plus grande tristesse de sa vieillesse fut le sentiment de l'impuissance de l'homme à faire le bien. On peut lui appliquer la définition qu'il faisait lui-même de l'homme tel qu'il doit se façonner et se sculpter lui-même: «Une conscience ornée.»

III

Jean Tisseur est mort laissant deux frères, l'abbé Alexandre, dont les Voyages littéraires sont, au dire de M. Paul Mariéton, très estimés des Lyonnais, et Clair Tisseur, l'auteur de Pauca paucis, qui rappelle Jean par plus d'un trait, mais qui lui est supérieur par le style et par la culture. Un grand métaphysicien, qui aime ardemment la poésie, M. Renouvier, a bien voulu me faire connaître ces Pauca paucis que l'auteur tenait cachés. Il regarde aussi Clair Tisseur comme le meilleur poète de la famille. Il vante avec raison, dans ces vers d'un sage, «la sincérité de l'accent et le maniement souvent heureux de rythmes nouveaux».

Clair Tisseur, dans sa vie déjà longue, n'a écrit que peu de vers pour quelques amis, mais ces vers, c'est lui-même, ce sont ses souvenirs et ses sentiments. Il s'y montre tranquille et modéré comme son frère Jean et stoïque avec douceur. Je crois qu'il est architecte de profession; dans ses vers il est surtout helléniste et rustique. Il semble, à le lire, qu'en ce monde ce qu'il a le mieux aimé après la vertu, c'est l'odeur de la lavande et des pins, le cri de la cigale et les épigrammes de l'Anthologie.

Le poète a dédié son livre aux Grâces décentes:

Il ne demande point en don l'or indien,
Ni la blanche Chrysé, ni les troupeaux qu'engraisse
Dans ses riches sillons, la vieille Argos, ni rien
Que la mesure en tout de l'aimable sagesse.

Charités aux coeurs purs, écoutez mes prières!