Je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des mineures, des maîtres avec leurs servantes et des filles mal dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes les modes nouvelles de France… Je suis le démon de la luxure, ou, pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon.

L'épreuve imposée aux jeunes époux, Sara et Tobie, a été réduite par M. Maurice Bouchor de trois nuits à une seule, en considération de l'art du théâtre qui veut que les circonstances soient resserrées dans un petit espace de temps. Avec notre poète, Asmodée se pique de littérature, et il est tout imbu des idées de notre cher maître Francisque Sarcey sur «la scène à faire» et sur «l'art des préparations».

Invisible à Sara comme à Tobie, il entre avec eux dans la chambre nuptiale, afin de les tenter et c'est un dessein qu'il annonce au public en ces termes:

Messieurs, vous le voyez, c'est bien la scène à faire.
Prendrai-je ces amants dans mes rêts ténébreux?
Je n'en sais rien. Ils ont un archange pour eux!…
Dieu même, là-dessus, pense des choses vagues;
Ou bien le libre arbitre est la pire des blagues.
Mais tout cela, messieurs, j'ai dû vous le narrer,
Puisque l'art du théâtre est l'art de préparer.

Je supplie mon cher maître Sarcey de considérer qu'il y a là, ce qu'on appelle, une situation. Asmodée aime Sara; il l'aime «luxurieusement», c'est le poète qui le dit. Or, le pauvre diable n'a aucun pouvoir sur son rival, tant que celui-ci prie Dieu à genoux. Pour le vaincre il est obligé de le rendre sensible à la beauté de Sara et cette sensibilité, qu'il a lui-même inspirée, lui cause dès qu'elle se montre une douleur cuisante. Ce qui est charmant dans cette scène comme l'a traitée M. Bouchor, c'est le contraste de ce diable bouffon et sensuel et de ces deux chastes enfants.

Cela est d'une grâce singulière et d'une suave fantaisie. L'autre nuit, en quittant le petit théâtre du passage Vivienne, l'âme enivrée de cette poésie de buveur mystique, les yeux pleins de ces petites marionnettes, charmantes comme des figurines de Tanagra, revoyant encore les paysages de rêve que donnèrent pour décors à ces poupées augustes les peintres Georges Rochegrosse, Henri Lerolle et Lucien Doucet, l'oreille contente d'avoir entendu des vers dits par des poètes (car ce sont de vrais poètes qui parlent pour les marionnettes de M. Signoret), heureux enfin, je songeais à la belle scène des noces de ces deux pieux époux, qui semblent, dans l'ancienne loi, l'image des époux chrétiens. Et tout à coup l'histoire des deux «amants d'Auvergne» me revint en mémoire. Laissez-moi vous la dire; elle est exquise. Je la rapporte à peu de chose près comme elle est dans Grégoire de Tours, qui l'a prise sans doute à quelque hagiographe plus ancien. Une seule circonstance est tirée, comme on verra, d'une autre source.

HISTOIRE DES DEUX AMANTS D'AUVERGNE

En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune Injuriosus, fils unique d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les officiers municipaux) demanda en mariage une jeune fille du nom de Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut accordée. Et la cérémonie du mariage ayant été célébrée, il l'emmena dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et tournée contre le mur, pleurait amèrement.

Il lui demanda:

—De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?