JOSÉPHIN PÉLADAN[34]
[Note 34: La Victoire du mari, avec commémoration de Jules Barbey d'Aurevilly. (Ethopée VI de la décadence latine.)]
M. Joséphin Péladan est occultiste et mage. Cela ne laisse pas de m'embarrasser un peu. Je ne sais que répondre à qui me parle de «pentaculer l'arcane de l'amour suprême». Le mage, selon la définition de M. Péladan lui-même, c'est le grand harmoniste, le maître souverain des corps, des âmes et des esprits. Cette définition n'est pas pour m'encourager à en user à son endroit avec une honnête liberté, familièrement, en toute franchise, selon les privilèges que confère le commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue: il m'inspire une vive jalousie.
Ce doit être bien amusant d'être mage. On commande à la nature et l'on flotte librement dans l'espace en corps astral. Je pense bien que le plus mage des mages n'en fait pas autant qu'il en dit, mais c'est déjà une joie que de rêver ces merveilles. Je suis persuadé que M. Joséphin Péladan s'en donne l'illusion, et qu'il vit dans un songe prodigieux. Heureux, trois fois heureux ce magique dormeur! Il est seulement regrettable qu'il ait contracté pendant son sommeil un mépris trop hautain de la réalité vulgaire. Les sociétés humaines lui inspirent un insurmontable dégoût. Il ne conçoit pas, par exemple, qu'on puisse s'intéresser à la sûreté et à la gloire de la patrie.
Il me permettra, tout mage qu'il est, de lui en exprimer ma tristesse sincère. Ce dédain des soins imposés par la nature même des choses, ce détachement des formes les plus augustes et les plus simples du devoir, ne sont que trop, aujourd'hui, dans les habitudes de la jeune littérature. Nos raffinés trouvent le patriotisme un peu vulgaire. Il est vrai que c'est le sentiment qui, sans nul doute, a inspiré le plus de bêtises et le plus de laideurs, parce que c'est le sentiment le plus accessible aux imbéciles. Mais dans une âme affinée, cette religion se prête à toutes les délicatesses et s'accommode même d'une pointe de dandysme. Que ces messieurs essayent! Qu'ils se mettent à aimer la patrie comme elle veut être aimée, et ils s'apercevront bientôt qu'on peut mettre dans cet amour toutes les subtilités de l'esthétique moderne. M. Joséphin Péladan nous parle avec admiration des vieux Florentins. Ils aimaient Florence. Auguste Barbier vante ce peintre catholique qui s'endormit dans la mort «en pensant à sa ville». Ces grands Italiens, poètes, peintres, philosophes, vivaient et mouraient tous dans cette pensée. C'est une image de l'âme italienne au moyen âge que ce bon saint François, à sa dernière heure, bénissant sa ville d'Assise. Et pourtant c'étaient des hommes subtils. Non, il n'est pas digne du talent de M. Joséphin Péladan de croire que le patriotisme doit être laissé au vulgaire comme un reste de barbarie.
Il n'est peut-être pas non plus très sage de maudire la démocratie, et c'est ce qu'on fait volontiers dans la nouvelle école. M. Joséphin Péladan n'a pas, dans son riche vocabulaire, de termes assez violents pour rejeter ce qu'il appelle «la charognerie égalitaire inaugurée en 1789».
Il est orgueilleux et n'a point le coeur simple. Il souffre d'être coudoyé par la foule. Il en veut au vulgaire d'être vulgaire, ce qui pourtant est dans l'ordre et selon la nature. Et comment ne voit-il point que son orgueil l'abaisse à de pitoyables puérilités? Que lui sert d'insulter au prodigieux effort des sociétés modernes qui essayent depuis cent ans, avec un génie et des succès divers, de s'organiser d'une manière équitable et rationnelle? Je veux bien qu'il n'admire point ce grand mouvement et qu'il garde un culte aux formes du passé. Encore doit-il sentir ce que de telles transformations ont d'inéluctable et de grand. Ce moyen âge qu'il nous oppose sans cesse et qu'il admire exclusivement, ce magnifique XIIIe siècle, qu'a-t-il donc accompli, sinon ce que nous entreprenons nous-mêmes aujourd'hui, c'est-à-dire la meilleure organisation possible de la société? Son oeuvre a duré quelques centaines d'années pendant lesquelles la vie a été sinon heureuse, du moins possible, et c'est assez pour que nous parlions avec respect de ce monde féodal qui s'est épanoui majestueusement comme le chêne royal de Vincennes. La maison avait été bâtie à grand labeur. C'était une haute maison à créneaux, flanquée de tours. Nos pères y vivaient; mais un jour elle s'est écroulée épouvantablement. Il fallait bien en construire une autre. Il fallait bien gâcher du plâtre en dépit des dégoûtés. C'est ce qu'on a fait. L'édifice n'est pas, sans doute, d'une symétrie auguste; il n'abonde pas en sculptures symboliques; je le trouve, pour mon goût, un peu plat. Mais il est logeable, et c'est le grand point. L'autre était-il donc parfait? Je crois que son grand mérite à vos yeux est de ne plus exister. C'est une jouissance d'artiste que de vivre par l'imagination dans le passé; mais il faut bien se dire que le charme du passé n'est que dans nos rêves et qu'en réalité le temps jadis, dont nous respirons délicieusement la poésie, avait dans sa nouveauté ce goût banal et triste de toutes les choses parmi lesquelles s'écoule la vie humaine. Je crois que M. Joséphin Péladan, dans ses haines comme dans ses amours, est la victime de son imagination artiste. Il est vrai qu'il a une politique qui est précisément celle de Grégoire VII. Il est pour le sacerdoce contre l'empire. Et ce violent théocrate soutient encore que la pierre a donné le diadème à Pierre, qui l'a donné à Rodolphe. Petra dedit Petro, etc. Mais M. Joséphin Péladan ne considère point assez que Grégoire VII n'a pas réussi et qu'il est mort.
M. Péladan affirme «que la pensée catholique est la seule qui ne soit pas une bourde stérile». Il est catholique à la manière de Barbey d'Aurevilly, c'est-à-dire avec beaucoup de superbe. Dans une notice éloquente consacrée à la mémoire de celui qu'il vénérait comme un aïeul et comme un maître, il reproche très âprement à l'archevêque de Paris de n'avoir pas suivi avec tout son clergé le cercueil de l'auteur des Diaboliques. Il érige ce vieux Barbey en père de l'Église et le tient pour le dernier confesseur de la foi. C'est là une opinion singulière et pleine de fantaisie.
Le hasard m'a mis entre les mains un numéro récent d'une Revue dirigée par les R. P. jésuites. Sans me flatter, et pour le dire en passant, je m'y vis fort malmené. Les petits pères m'ont traité sans douceur, tout comme ils traitent le Père Gratry et le Père Lacordaire. Je trouvai là un article où Barbey d'Aurevilly était au contraire fort ménagé. On lui tenait compte très largement d'avoir professé dans plusieurs articles le catholicisme le plus romain et insulté M. Ernest Renan, ce qui est oeuvre pie. On ne lui en reprochait pas moins sa légèreté, son étourderie et son peu de catéchisme. On voit que les petits pères ne pensent pas exactement sur Barbey d'Aurevilly comme M. Péladan. Je n'hésite pas à dire que ce sont les petits pères qui ont raison. Barbey d'Aurevilly fut un catholique très compromettant. M. Joséphin Péladan est plus dangereux encore pour ceux qu'il défend. Peut-être blasphème-t-il moins que le vieux docteur des Diaboliques, car le blasphème était pour celui-là l'acte de foi par excellence. Mais il est encore plus sensuel et plus orgueilleux. Il a plus encore le goût du péché. Ajoutez à cela qu'il est platonicien et mage, qu'il mêle constamment le grimoire à l'Évangile, qu'il est hanté par l'idée de l'hermaphrodite qui inspire tous ses livres; et qu'il croit sincèrement mériter le chapeau de cardinal! Tout cela semblera bizarre. Mais enfin le sens commun n'est pour un artiste qu'un mérite secondaire, et M. Joséphin Péladan est un artiste. Il est absurde si vous voulez, et fou tant qu'il vous plaira. Cependant il a beaucoup de talent.
Avec d'effroyables défauts et un tapage insupportable de style, il est écrivain de race et maître de sa phrase. Il a le mouvement et la couleur. Qu'on lui passe ses manies bruyantes, qu'on lui pardonne sa rage de fabriquer des verbes comme luner, rener, ceinturer, et l'on rencontrera çà et là, dans son nouveau livre, des pages d'une poésie magnifique.