Il invoque une dernière fois les esprits de l'air, que son art tenait asservis, mais c'est pour qu'ils l'aident à regagner cette épouse qu'il a perdue par sa faute, dont en ce moment il guette la venue et qu'il vient surprendre comme un amant furtif.
Je transcris cette magnifique invocation presque tout entière. La page est presque sans tache:
Ô nature, mère indulgente, pardonne! Ouvre ton sein au fils
prodigue et las.
J'ai voulu déchirer les voiles que tu mets sur la douleur de vivre, et je me suis blessé, au mystère… Oedipe, à mi-chemin de deviner l'énigme, jeune Faust, qui regrette déjà la vie simple et du coeur, j'arrive repentant, réconcilié, ô menteuse si douce!
Fais ton charme, produis les mirages; je viens m'agenouiller devant ton imposture et demander ma place de dupe heureuse. Vous, forces sidérales qui m'avez obéi, Ariels, mes hérauts, je viens vous délivrer. J'abdique le pentacle auguste du macrocosme; ma double étoile est éclipsée; vous êtes libres, gnomes, sylphes, ondins et salamandres.
Une dernière fois, servez celui qui vous libère, Elémentals, larves de mon pouvoir! Avant de vous dissoudre, un verbe, un verbe encore!
Sylphes nocturnes, phalènes du désir, agacez-la du velours de vos ailes, celle qui va venir…
Rosée de minuit, humidité des fleurs, susurrement de l'eau, fluence du nuage et buée de la lune! Ô douce pollution de la nature en rêve, baptise de désir celle qui va venir!
Cette invocation ne vous rappelle-t-elle pas les adieux de Prospero au monde magique? «Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs dormante et des bosquets… et vous, petits êtres qui au clair de lune tracez en dansant des cercles qui laissent l'herbe amère et que la brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les champignons… lorsque je vous aurai ordonné de faire un peu de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes, je briserai ma baguette de commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la terre, et plus avant que n'est encore descendu la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux.»
Ces livres de M. Joséphin Péladan, il faut les prendre pour ce qu'ils sont, des féeries sans raison, mais pleines de poésie. Ces féeries sembleront parfois bien compliquées; elles manquent de naïveté, de candeur, de bonhomie. C'est la faute de l'auteur qui est éloquent et somptueux à l'excès. C'est aussi notre faute. Un merveilleux plus simple nous semblerait insipide, et l'on nous ennuierait si l'on nous contait Aladin, par exemple, ou les trois Calenders borgnes.