[Note 36: Quicherat met charmine, dont je ne puis découvrir le sens.
Ne faut-il pas lire charminé, carminata?]
Chaque année, le dimanche de Lætare, ou dimanche des Fontaines, qui est celui de la mi-carême, les filles et les garçons du village allaient en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fées, puis ils buvaient à la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'était pas bonne que pour les malades; les fées ont plus d'un secret. La marraine de Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses yeux ces dames mystérieuses, et elle le confessait à tout venant. Pourtant elle était bonne et prude femme, point devineresse ni sorcière.
L'une de ces fées avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui donnait des rendez-vous, le soir. Les fées sont femmes; elles ont des faiblesses. On fit un roman des amours de la fée et du chevalier et une autre marraine de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait entendu lire ce merveilleux récit qui, sans doute, ressemblait à l'histoire bien connue de Mélusine. Les fées avaient leur jour d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi. Mais elles se montraient peu. Une bonne chrétienne de Domrémy, la vieille Béatrix, disait innocemment:
—J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre, dans l'ancien temps. Pour nos péchés, elles n'y viennent plus.
La veille de l'Ascension, à la procession où les croix sont portées par les champs, le curé de Domrémy allait sous l'arbre des Fées et à la fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'évangile de saint Jean. Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source? Renouvelait-il, à son insu, les rites sacrés des païens? C'est ce qu'on ne peut pas bien démêler dans ce mélange de croyances ingénues. Je crois pourtant que ce prêtre chassait les fées.
Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, «ses fontaines», comme on disait. On goûtait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle suspendait aux branches du hêtre sacré des guirlandes de fleurs. Elle ne savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des ancêtres païens qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui ornaient le tronc antique des chênes de tableaux et de statuettes votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule, prophétesses comme elle. Rien ne me touche à vrai dire comme ce paganisme inconscient. Notre mystère, qui décidément ne ressemblerait pas à la pièce de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la jeune fille des champs, l'éternelle Chloé, célébrant le culte éternel de la nature.
Dans le mystère tel que je le rêve, et qui restera le chef-d'oeuvre inconnu, les fées parleraient.
Pour le plaisir de ceux qui voudraient les entendre, disons qu'un poète ingénieux les a déjà fait parler au bord de cette fontaine des Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la Voie sacrée, fait entendre le chant alterné des fées et des saintes.
Que ne pouvons-nous à notre tour exprimer en paroles rythmées la pensée profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de ces nymphes restées antiques dans l'âme sous leurs atours de châtelaines et dans la grêle mignardise qui sied aux belles amies du sire de Bourlemont?
Elles disaient à Jeanne: