La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
Quelque diable aussi…..

le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanément altéré de sa voix l'avait seul trahie, l'eût à coup sûr bien étonnée. Vox infantilis, signe mystérieux, auquel les anges du ciel et de la terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu'à la fin.

Henri Blaze de Bury a laissé dans son récit une certaine place au merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui appartient, mettre un peu de jour dans la forêt enchantée sans cesse accrue avec les âges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se dérobe, en dernière analyse, à une interprétation rationnelle. Là, comme ailleurs, le miracle ne résiste pas à l'examen attentif des faits. Le tort de ses biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe naturel, au milieu des prophétesses et des voyantes qui foisonnaient alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir à Paris, vers 1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maillé, la Gasque d'Avignon, conseillère de Charles VI, les pénitentes du frère Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les visions, les révélations et le don de prophétie. Vallet de Viriville, le plus perspicace des historiens de Jeanne, a montré la voie.

Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'âme chrétienne se forma l'idée de la puissance de la virginité et comment le culte de Marie et les légendes des saintes préparèrent les esprits à l'avènement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre Jeanne ne perdrait rien à être expliquée de la sorte. Elle n'en paraîtrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarné le rêve de toutes les âmes, pour avoir été véritablement celle qu'on attendait. On peut dire à cet égard que l'histoire ne détruira, pas la légende.

III

Il me reste un mot à dire du livre nouveau de M. Ernest Lesigne[38]. L'auteur nie que Jeanne d'Arc ait été brûlée à Rouen. Et, pour soutenir cette thèse, il identifie à la vraie Jeanne cette fausse Jeanne dont nous ayons raconté ailleurs l'histoire incroyable, cette Claude ou Jeanne qui parut en Lorraine l'an 1436, se fit reconnaître par les frères de Jeanne d'Arc et par les bourgeois d'Orléans, épousa Robert des Armoises et, après les aventures les plus singulières, mourut dans son lit, entourée de la vénération des siens. Cela est étrange, en effet. Mais, d'un autre côté, la mort de Jeanne est attestée par des témoins qui déposèrent au procès de 1455. Aucun fait historique, aucun n'est mieux établi que celui-là. M. Lesigne nous promet de s'expliquer sur ce point dans un nouvel ouvrage. Je suis curieux de voir comment il se tirera d'affaire. Car il s'est mis dans une situation vraiment difficile.

[Note 38: La Fin d'une légende. Vie de Jeanne d'Arc (de 1409 à 1440, sic), par Ernest Lesigne, 1 vol. in-18.]

SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON

19 janvier.

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