ARISTE.

Ils subissent en cela les conditions nécessaires du langage.

POLYPHILE.

Sans chercher si cette fatalité commune est pour eux un sujet d'humiliation ou d'orgueil, je songe aux aventures extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont passé du particulier au général, du concret à l'abstrait; comment, par exemple, âme qui était le souffle chaud du corps a changé d'essence au point qu'on peut dire: «Cet animal n'a point d'âme.» Ce qui signifie proprement: «Celui-ci qui souffle n'a pas de souffle»; et comment encore le même nom a été donn successivement à un météore, à un fétiche, à une idole et à la cause première des choses. Ce sont là, pour de pauvres syllabes, des fortunes merveilleuses qui m'effraient.

En les rapportant avec exactitude, on travaillerait à l'histoire naturelle des idées métaphysiques. Il faudrait suivre les modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'âme ou esprit et découvrir comment peu à peu se sont formées les significations actuelles. On jetterait ainsi une lumière terrible sur l'espèce de réalité que ces mots expriment.

ARISTE.

Vous parlez, Polyphile, comme si les idées qu'on attache à un mot, dépendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient avec lui; et parce qu'un nom, comme Dieu, âme ou esprit a été successivement le signe de plusieurs idées dissemblables entre elles, vous croyez saisir dans l'histoire de ce nom la vie et la mort de ces idées. Enfin, vous rendez la pensée métaphysique sujette de son langage et soumise à toutes les infirmités héréditaires des termes qu'elle emploie. Cette entreprise est si insensée que vous n'avez osé l'avouer qu'à mots couverts et avec inquiétude.

POLYPHILE.

Mon inquiétude est seulement de savoir jusqu'où n'iront point les difficultés que je soulève. Tout mot est l'image d'une image, le signe d'une illusion. Pas autre chose. Et si je connais que c'est avec les restes effacés et dénaturés d'images antiques et d'illusions grossières, qu'on représente l'abstrait, aussitôt l'abstrait cesse de m'être représenté, je ne vois plus que des cendres de concret et, au lieu d'une idée pure, les poussières subtiles des fétiches, des amulettes et des idoles qu'on a broyés.

ARISTE.