"Ah! soupira le Père Longuemare, ces juges sont des hommes bien dignes de pitié: l'état de leur âme est vraiment déplorable. Ils brouillent tout et confondent un barnabite avec un franciscain."
L'exécution devait avoir lieu, le jour même, à la "barrière du Trône-Renversé". Les condamnés, la toilette faite, les cheveux coupés, la chemise échancrée, attendirent le bourreau, parqués comme un bétail dans la petite salle séparée du greffe par une cloison vitrée.
A l'arrivée de l'exécuteur et de ses valets, Brotteaux, qui lisait tranquillement son Lucrèce, mit le signet à la page commencée, ferma le livre, le fourra dans la poche de sa redingote et dit au barnabite:
"Mon révérend Père, ce dont j'enrage, c'est que je ne vous persuaderai pas. Nous allons dormir tous deux notre dernier sommeil, et je ne pourrai pas vous tirer par la manche et vous réveiller pour vous dire: "Vous voyez: vous n'avez plus ni sentiment ni connaissance; vous êtes inanimé. Ce qui suit la vie est comme ce qui la précède."
Il voulut sourire; mais une atroce douleur lui saisit le cœur et les entrailles et il fut près de défaillir.
Il reprit toutefois:
"Mon Père, je vous laisse voir ma faiblesse. J'aime la vie et ne la quitte point sans regret.
--Monsieur, répondit le moine avec douceur, prenez garde que vous êtes plus brave que moi et que pourtant la mort vous trouble davantage. Que veut dire cela, sinon que je vois la lumière, que vous ne voyez pas encore?
--Ce pourrait être aussi, dit Brotteaux, que je regrette la vie parce que j'en ai mieux joui que vous, qui l'avez rendue aussi semblable que possible à la mort.
--Monsieur, dit le Père Longuemare en pâlissant, cette heure est grave. Que Dieu m'assiste! Il est certain que nous mourrons sans secours. Il faut que j'aie jadis reçu les sacrements avec tiédeur et d'un cœur ingrat, pour que le Ciel me les refuse aujourd'hui que j'en ai un si pressant besoin."