--Vous ne le défendez pas, je pense, Desmahis!... Il n'est pas défendable.
--Non, citoyen Blaise, il n'est pas défendable."
Et le citoyen Blaise tapant sur l'épaule du beau Desmahis:
"Les temps sont changés. On peut vous appeler "Barbaroux", maintenant que la Convention rappelle les proscrits.... J'y songe: Desmahis, gravez-moi donc un portrait de Charlotte Corday."
Une femme grande et belle, brune, enveloppée de fourrures, entra dans le magasin et fit au citoyen Blaise un petit salut intime et discret. C'était Julie Gamelin; mais elle ne portait plus ce nom déshonoré: elle se faisait appeler "la citoyenne veuve Chassagne" et était habillée, sous son manteau, d'une tunique rouge, en l'honneur des chemises rouges de la Terreur.
Julie avait d'abord senti de l'éloignement pour l'amante d'Évariste: tout ce qui avait touché à son frère lui était odieux. Mais la citoyenne Blaise, après la mort d'Évariste, avait recueilli la malheureuse mère dans les combles de la maison de l'Amour peintre. Julie s'y était aussi réfugiée; puis elle avait retrouvé une place dans la maison de modes de la rue des Lombards. Ses cheveux courts, "à la victime", son air aristocratique, son deuil lui attiraient les sympathies de la jeunesse dorée. Jean Blaise, que Rose Thévenin avait à demi quitté, lui offrit des hommages qu'elle accepta. Cependant Julie aimait à porter, comme aux jours tragiques, des vêtements d'homme: elle s'était fait faire un bel habit de muscadin et allait souvent, un énorme bâton à la main, souper dans quelque cabaret de Sèvres ou de Meudon avec une demoiselle de modes. Inconsolable de la mort du jeune ci-devant dont elle portait le nom, cette mâle Julie ne trouvait de réconfort à sa tristesse que dans sa fureur, et, quand elle rencontrait des jacobins, elle ameutait contre eux les passants en poussant des cris de mort. Il lui restait peu de temps à donner à sa mère qui, seule dans sa chambre, disait toute la journée son chapelet, trop accablée de la fin tragique de son fils pour en sentir de la douleur. Rose était devenue la compagne assidue d'Élodie, qui décidément s'accordait avec ses belles-mères.
"Où est Élodie?" demanda la citoyenne Chassagne.
Jean Blaise fit signe qu'il ne le savait pas. Il ne le savait jamais: il en faisait une ligne de conduite.
Julie venait la prendre pour aller voir, en sa compagnie, la Thévenin à Monceaux, où la comédienne habitait une petite maison avec un jardin anglais.
A la Conciergerie, la Thévenin avait connu un gros fournisseur des armées, le citoyen Montfort. Sortie la première, à la sollicitation de Jean Blaise, elle obtint l'élargissement du citoyen Montfort, qui, sitôt libre, fournit des vivres aux troupes et spécula sur les terrains du quartier de la Pépinière. Les architectes Ledoux, Olivier et Wailly y construisaient de jolies maisons, et le terrain y avait, en trois mois, triplé de valeur. Montfort était, depuis la prison du Luxembourg, l'amant de la Thévenin: il lui donna un petit hôtel situé près de Tivoli et de la rue du Rocher, qui valait fort cher et ne lui coûtait rien, la vente des lots voisins l'ayant déjà plusieurs fois remboursé. Jean Blaise était galant homme; il pensait qu'il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher: il abandonna la Thévenin à Montfort sans se brouiller avec elle.