--C'est un morceau admirable.... Et Oreste vous ressemble, citoyen Gamelin.

--Vous trouvez?" fit le peintre avec un sourire grave.

Elle prit la chaise que Gamelin lui tendait. Le jeune dragon se tint debout à son côté, la main sur le dossier de la chaise où elle était assise. A quoi l'on pouvait voir que la Révolution était accomplie, car, sous l'ancien régime, un homme n'eût jamais, en compagnie, touché seulement du doigt le siège où se trouvait une dame, formé par l'éducation aux contraintes, parfois assez rudes, de la politesse, estimant d'ailleurs que la retenue gardée dans la société donne un prix singulier à l'abandon secret et que, pour perdre le respect, il fallait l'avoir.

Louise Masché de Rochemaure, fille d'un lieutenant des chasses du roi, veuve d'un procureur et, durant vingt ans, fidèle amie du financier Brotteaux des Ilettes, avait adhéré aux principes nouveaux. On l'avait vue, en juillet 1790, bêcher la terre du Champ de Mars. Son penchant décidé pour les puissances l'avait portée facilement des feuillants aux girondins et aux montagnards, tandis qu'un esprit de conciliation, une ardeur d'embrassement et un certain génie d'intrigue l'attachaient encore aux aristocrates et aux contre-révolutionnaires. C'était une personne très répandue, fréquentant guinguettes, théâtres, traiteurs à la mode, tripots, salons, bureaux de journaux, antichambres de comités. La Révolution lui apportait nouveautés, divertissements, sourires, joies, affaires, entreprises fructueuses. Nouant des intrigues politiques et galantes, jouant de la harpe, dessinant des paysages, chantant des romances, dansant des danses grecques, donnant à souper, recevant de jolies femmes, comme la comtesse de Beaufort et l'actrice Descoings, tenant toute la nuit table de trente et un et de biribi et faisant rouler la rouge et la noire, elle trouvait encore le temps d'être pitoyable à ses amis. Curieuse, agissante, brouillonne, frivole, connaissant les hommes, ignorant les foules, aussi étrangère aux opinions qu'elle partageait qu'à celles qu'il lui fallait répudier, ne comprenant absolument rien à ce qui se passait en France, elle se montrait entreprenante, hardie et toute pleine d'audace par ignorance du danger et par une confiance illimitée dans le pouvoir de ses charmes.

Le militaire qui l'accompagnait était dans la fleur de la jeunesse. Un casque de cuivre garni d'une peau de panthère, et la crête ornée de chenille ponceau, ombrageait sa tête de chérubin et répandait sur son dos une longue et terrible crinière. Sa veste rouge, en façon de brassière, se gardait de descendre jusqu'aux reins pour n'en pas cacher l'élégante cambrure. Il portait à la ceinture un énorme sabre, dont la poignée en bec d'aigle resplendissait. Une culotte à pont, d'un bleu tendre, moulait les muscles élégants de ses jambes, et des soutaches d'un bleu sombre dessinaient leurs riches arabesques sur ses cuisses. Il avait l'air d'un danseur costumé pour quelque rôle martial et galant, dans Achille à Scyros ou les Noces d'Alexandre, par un élève de David attentif à serrer la forme.

Gamelin se rappelait confusément l'avoir déjà vu. C'était en effet le militaire qu'il avait rencontré, quinze jours auparavant, haranguant le peuple sur les galeries du Théâtre de la Nation.

La citoyenne Rochemaure le nomma:

"Le citoyen Henry, membre du Comité révolutionnaire de la section des Droits de l'Homme."

Elle l'avait toujours dans ses jupes, miroir d'amour et certificat vivant de civisme.

La citoyenne félicita Gamelin de ses talents et lui demanda s'il ne consentirait pas à dessiner une carte pour une marchande de modes à qui elle s'intéressait. Il y traiterait un sujet approprié: une femme essayant une écharpe devant une psyché, par exemple, ou une jeune ouvrière portant sous son bras un carton à chapeau.