"On ne vend que des chansons et des romans."

Et tirant un petit volume d'un tiroir:

"Voici, ajouta-t-elle, quelque chose de bon."

Évariste lut le titre: La Religieuse en chemise.

Il trouva devant la boutique voisine Philippe Desmahis qui, superbe et tendre parmi les eaux de senteur, les poudres et les sachets de la citoyenne Saint-Jorre, assurait la belle marchande de son amour, lui promettait de lui faire son portrait et lui demandait un moment d'entretien dans le jardin des Tuileries, le soir. Il était beau. La persuasion coulait de ses lèvres et jaillissait de ses yeux. La citoyenne Saint-Jorre l'écoutait en silence et, prête à le croire, baissait les yeux.

Pour se familiariser avec les terribles fonctions dont il était investi, le nouveau juré voulut, mêlé au public, assister à un jugement du tribunal. Il gravit l'escalier où un peuple immense était assis comme dans un amphithéâtre et il pénétra dans l'ancienne salle du Parlement de Paris.

On s'étouffait pour voir juger quelque général. Car alors, comme disait le vieux Brotteaux, "la Convention, à l'exemple du gouvernement de Sa Majesté britannique, faisait passer en jugement les généraux vaincus, à défaut des généraux traîtres, qui, ceux-ci, ne se laissaient point juger. Ce n'est point, ajoutait Brotteaux, qu'un général vaincu soit nécessairement criminel, car de toute nécessité il en faut un dans chaque bataille. Mais il n'est rien comme de condamner à mort un général pour donner du cœur aux autres...."

Il en avait déjà passé plusieurs sur le fauteuil de l'accusé, de ces militaires légers et têtus, cervelles d'oiseau dans des crânes de bœuf. Celui-là n'en savait guère plus sur les sièges et les batailles qu'il avait conduits, que les magistrats qui l'interrogeaient: l'accusation et la défense se perdaient dans les effectifs, les objectifs, les munitions, les marches et les contremarches. Et la foule des citoyens qui suivaient ces débats obscurs et interminables voyaient derrière le militaire imbécile la patrie ouverte et déchirée, souffrant mille morts; et, du regard et de la voix, ils pressaient les jurés, tranquilles à leur banc, d'assener leur verdict comme un coup de massue sur les ennemis de la République.

Évariste le sentait ardemment: ce qu'il fallait frapper en ce misérable, c'étaient les deux monstres affreux qui déchiraient la Patrie: la révolte et la défaite. Il s'agissait bien, vraiment, de savoir si ce militaire était innocent ou coupable! Quand la Vendée reprenait courage, quand Toulon se livrait à l'ennemi, quand l'armée du Rhin reculait devant les vainqueurs de Mayence, quand l'armée du Nord, retirée au camp de César, pouvait être enlevée en un coup de main par les Impériaux, les Anglais, les Hollandais, maîtres de Valenciennes, ce qu'il importait, c'était d'instruire les généraux à vaincre ou à mourir. En voyant ce soudard infirme et abêti, qui, à l'audience, se perdait dans ses cartes comme il s'était perdu là-bas dans les plaines du Nord, Gamelin, pour ne pas crier avec le public: "A mort!" sortit précipitamment de la salle.

A l'assemblée de la section, le nouveau juré reçut les félicitations du président Olivier, qui lui fit jurer sur le vieux maître-autel des Barnabites, transformé en autel de la patrie, d'étouffer dans son âme, au nom sacré de l'humanité, toute faiblesse humaine.