L'assemblée, diverse, incertaine et flottante, comme toutes les assemblées, approuva. Mais le citoyen Dupont aîné revint à la charge; il ne pardonnait pas à Gamelin d'occuper une place qu'il avait lui-même convoitée.

"Je comprends, dit-il, j'approuve même les scrupules du citoyen juré. On le dit patriote: c'est à lui de voir si sa conscience lui permet de siéger dans un tribunal destiné à détruire les ennemis de la République et résolu à les ménager. Il est des complicités auxquelles un bon citoyen doit se soustraire. N'est-il pas avéré que plusieurs jurés de ce tribunal se sont laissé corrompre par l'or des accusés, et que le président Montané a perpétré un faux pour sauver la tête de la fille Corday?"

A ces mots, la salle retentit d'applaudissements vigoureux. Les derniers éclats en montaient encore aux voûtes, quand Fortuné Trubert monta à la tribune. Il avait beaucoup maigri, en ces derniers mois. Sur son visage pâle, des pommettes rouges perçaient la peau; ses paupières étaient enflammées et ses prunelles vitreuses.

"Citoyens, dit-il d'une voix faible et un peu haletante, étrangement pénétrante; on ne peut suspecter le Tribunal révolutionnaire sans suspecter en même temps la Convention et le Comité de Salut public dont il émane. Le citoyen Beauvisage nous a alarmés en nous montrant le président Montané altérant la procédure en faveur d'un coupable. Que n'a-t-il ajouté, pour notre repos, que, sur la dénonciation de l'accusateur public, Montané a été destitué et emprisonné?... Ne peut-on veiller au salut public sans jeter partout la suspicion? N'y a-t-il plus de talents ni de vertus à la Convention? Robespierre, Couthon, Saint-Just ne sont-ils pas des hommes honnêtes? Il est remarquable que les propos les plus violents sont tenus par des individus qu'on n'a jamais vus combattre pour la République! Ils ne parleraient pas autrement s'ils voulaient la rendre haïssable. Citoyens, moins de bruit et plus de besogne! C'est avec des canons, et non avec des criailleries, que l'on sauvera la France. La moitié des caves de la section n'ont pas encore été fouillées. Plusieurs citoyens détiennent encore des quantités considérables de bronze. Nous rappelons aux riches que les dons patriotiques sont pour eux la meilleure des assurances. Je recommande à votre libéralité les filles et les femmes de nos soldats qui se couvrent de gloire à la frontière et sur la Loire. L'un d'eux, le hussard Pommier (Augustin), précédemment apprenti sommelier, rue de Jérusalem, le 10 du mois dernier, devant Condé, menant des chevaux boire, fut assailli par six cavaliers autrichiens: il en tua deux et ramena les autres prisonniers. Je demande que la section déclare que Pommier (Augustin) a fait son devoir."

Ce discours fut applaudi et les sectionnaires se séparèrent aux cris de: "Vive la République!"

Demeuré seul dans la nef avec Trubert, Gamelin lui serra la main:

"Merci. Comment vas-tu?

--Moi, très bien, très bien!" répondit Trubert, en crachant, avec un hoquet, du sang dans son mouchoir. "La République a beaucoup d'ennemis au-dehors et au-dedans; et notre section en compte, pour sa part, un assez grand nombre. Ce n'est pas avec des criailleries mais avec du fer et des lois qu'on fonde les empires.... Bonsoir, Gamelin: j'ai quelques lettres à écrire."

Et il s'en alla, son mouchoir sur les lèvres, dans la ci-devant sacristie.

La citoyenne veuve Gamelin, sa cocarde désormais mieux ajustée à sa coiffe, avait pris, du jour au lendemain, une gravité bourgeoise, une fierté républicaine et le digne maintien qui sied à la mère d'un citoyen juré. Le respect de la justice, dans lequel elle avait été nourrie, l'admiration que, depuis l'enfance, lui inspiraient la robe et la simarre, la sainte terreur qu'elle avait toujours éprouvée à la vue de ces hommes à qui Dieu lui-même cède sur la terre son droit de vie et de mort, ces sentiments lui rendaient auguste, vénérable et saint ce fils que naguère elle croyait encore presque un enfant. Dans sa simplicité, elle concevait la continuité de la justice à travers la Révolution aussi fortement que les législateurs de la Convention concevaient la continuité de l'État dans la mutation des régimes, et le Tribunal révolutionnaire lui apparaissait égal en majesté à toutes les juridictions anciennes qu'elle avait appris à révérer.