"Mon Père, fit-il en lui ouvrant la porte, je vous avais bien dit que notre repas serait maigre. Nous n'avons que des châtaignes. Encore s'en faut-il qu'elles soient bien assaisonnées.
--Des châtaignes! s'écria le Père Longuemare en souriant, il n'y a point de mets plus délicieux. Mon père, monsieur, était un pauvre gentilhomme limousin, qui possédait, pour tout bien, un pigeonnier en ruines, un verger sauvage et un bouquet de châtaigniers. Il se nourrissait, avec sa femme et ses douze enfants, de grosses châtaignes vertes, et nous étions tous forts et robustes. J'étais le plus jeune et le plus turbulent: mon père disait, par plaisanterie, qu'il faudrait m'envoyer à l'Amérique faire le flibustier.... Ah! monsieur, que cette soupe aux châtaignes est parfumée! Elle me rappelle la table couronnée d'enfants où souriait ma mère."
Le repas achevé, Brotteaux se rendit chez Joly, marchand de jouets rue Neuve-des-Petits-Champs, qui prit les pantins refusés par Caillou et en commanda non pas douze douzaines à la fois comme celui-ci, mais bien vingt-quatre douzaines pour commencer.
En atteignant la rue ci-devant Royale, Brotteaux vit sur la place de la Révolution étinceler un triangle d'acier entre deux montants de bois: c'était la guillotine. Une foule énorme et joyeuse de curieux se pressait autour de l'échafaud, attendant les charrettes pleines. Des femmes, portant l'éventaire sur le ventre, criaient les gâteaux de Nanterre. Les marchands de tisane agitaient leur sonnette; au pied de la statue de la Liberté, un vieillard montrait des gravures d'optique dans un petit théâtre surmonté d'une escarpolette où se balançait un singe. Des chiens, sous l'échafaud, léchaient le sang de la veille. Brotteaux rebroussa vers la rue Honoré.
Rentré dans son grenier, où le Barnabite lisait son bréviaire, il essuya soigneusement la table et y mit sa boîte de couleurs ainsi que les outils et les matériaux de son état.
"Mon Père, dit-il, si vous ne jugez pas cette occupation indigne du sacré caractère dont vous êtes revêtu, aidez-moi, je vous prie, à fabriquer des pantins. Un sieur Joly m'en a fait, ce matin même, une assez grosse commande. Pendant que je peindrai ces figures déjà formées, vous me rendrez grand service en découpant des têtes, des bras, des jambes et des troncs sur les patrons que voici. Vous n'en sauriez trouver de meilleurs: ils sont d'après Watteau et Boucher.
--Je crois, en effet, monsieur, dit Longuemare, que Watteau et Boucher étaient propres à créer de tels brimborions: il eût mieux valu, pour leur gloire, qu'ils s'en fussent tenus à d'innocents pantins comme ceux-ci. Je serais heureux de vous aider, mais je crains de n'être pas assez habile pour cela."
Le Père Longuemare avait raison de se défier de son adresse: après plusieurs essais malheureux, il fallut bien reconnaître que son génie n'était pas de découper à la pointe du canif, dans un mince carton, des contours agréables. Mais quand, à sa demande, Brotteaux lui eut donné de la ficelle et un passe-lacet, il se révéla très apte à douer de mouvement ces petits êtres qu'il n'avait su former, et à les instruire à la danse. Il avait bonne grâce à les essayer ensuite en faisant exécuter à chacun d'eux quelques pas de gavotte, et, quand ils répondaient à ses soins, un sourire glissait sur ses lèvres sévères.
Une fois qu'il tirait en mesure la ficelle d'un Scaramouche:
"Monsieur, dit-il, ce petit masque me rappelle une singulière histoire. C'était en 1746: j'achevais mon noviciat, sous la direction du Père Magitot, homme âgé, de profond savoir et de mœurs austères. A cette époque, il vous en souvient peut-être, les pantins, destinés d'abord à l'amusement des enfants, exerçaient sur les femmes et même sur les hommes jeunes et vieux un attrait extraordinaire; ils faisaient fureur à Paris. Les boutiques des marchands à la mode en regorgeaient; on en trouvait chez les personnes de qualité, et il n'était pas rare de voir à la promenade et dans les rues un grave personnage faire danser son pantin. L'âge, le caractère, la profession du Père Magitot ne le gardèrent point de la contagion. Alors qu'il voyait chacun occupé à faire sauter un petit homme de carton, ses doigts éprouvaient des impatiences qui lui devinrent bientôt très importunes. Un jour que pour une affaire importante, qui intéressait l'ordre tout entier, il faisait visite à monsieur Chauvel, avocat au Parlement, avisant un pantin suspendu à la cheminée, il éprouva une terrible tentation d'en tirer la ficelle. Ce ne fut qu'au prix d'un grand effort qu'il en triompha. Mais ce désir frivole le poursuivit et ne lui laissa plus de repos. Dans ses études, dans ses méditations, dans ses prières, à l'église, dans le chapitre, au confessionnal, en chaire, il en était obsédé. Après quelques jours consumés dans un trouble affreux, il exposa ce cas extraordinaire au général de l'ordre, qui, en ce moment, se trouvait heureusement à Paris. C'était un docteur éminent et l'un des princes de l'église de Milan. Il conseilla au Père Magitot de satisfaire une envie innocente dans son principe, importune dans ses conséquences et dont l'excès menaçait de causer dans l'âme qui en était dévorée les plus graves désordres. Sur l'avis ou, pour mieux dire, par l'ordre du général, le Père Magitot retourna chez monsieur Chauvel, qui le reçut, comme la première fois, dans son cabinet. Là, retrouvant le pantin accroché à la cheminée, il s'en approcha vivement et demanda à son hôte la grâce d'en tirer un moment la ficelle. L'avocat la lui accorda très volontiers et lui confia que parfois il faisait danser Scaramouche (c'était le nom du pantin) en préparant ses plaidoiries et que, la veille encore, il avait réglé sur les mouvements de Scaramouche sa péroraison en faveur d'une femme accusée faussement d'avoir empoisonné son mari. Le Père Magitot saisit en tremblant la ficelle, et vit sous sa main Scaramouche s'agiter comme un possédé qu'on exorcise. Ayant ainsi contenté son caprice, il fut délivré de l'obsession.