--Je ne vous comprends pas, monsieur.
--Épicure a dit: "Ou Dieu veut empêcher le mal et ne le peut, ou il le peut et ne le veut, ou il ne le peut ni ne le veut, ou il le veut et le peut. S'il le veut et ne le peut, il est impuissant; s'il le peut et ne le veut, il est pervers; s'il ne le peut ni ne le veut, il est impuissant et pervers; s'il le veut et le peut, que ne le fait-il, mon Père?"
Et Brotteaux jeta sur son interlocuteur un regard satisfait.
"Monsieur, répondit le religieux, il n'y a rien de plus misérable que les difficultés que vous soulevez. Quand j'examine les raisons de l'incrédulité, il me semble voir des fourmis opposer quelques brins d'herbe comme une digue au torrent qui descend des montagnes. Souffrez que je ne dispute pas avec vous: j'y aurais trop de raisons et trop peu d'esprit. Au reste, vous trouverez votre condamnation dans l'abbé Guénée et dans vingt autres. Je vous dirai seulement que ce que vous rapportez d'Épicure est une sottise: car on y juge Dieu comme s'il était un homme et en avait la morale. Eh bien! monsieur, les incrédules, depuis Celse jusqu'à Bayle et Voltaire, ont abusé les sots avec de semblables paradoxes.
--Voyez, mon Père, dit Brotteaux, où votre foi vous entraîne. Non content de trouver toute la vérité dans votre théologie, vous voulez encore n'en rencontrer aucune dans les ouvrages de tant de beaux génies qui pensèrent autrement que vous.
--Vous vous trompez entièrement, monsieur, répliqua Longuemare. Je crois, au contraire, que rien ne saurait être tout à fait faux dans la pensée d'un homme. Les athées occupent le plus bas échelon de la connaissance; à ce degré encore, il reste des lueurs de raison et des éclairs de vérité, et, alors même que les ténèbres le noient, l'homme dresse un front où Dieu mit l'intelligence: c'est le sort de Lucifer.
--Eh bien, monsieur, dit Brotteaux, je ne serai pas si généreux et je vous avouerai que je ne trouve pas dans tous les ouvrages des théologiens un atome de bon sens."
Il se défendait toutefois de vouloir attaquer la religion, qu'il estimait nécessaire aux peuples: il eût souhaité seulement qu'elle eût pour ministres des philosophes et non des controversistes. Il déplorait que les Jacobins voulussent la remplacer par une religion plus jeune et plus maligne, par la religion de la liberté, de l'égalité, de la république, de la patrie. Il avait remarqué que c'est dans la vigueur de leur jeune âge que les religions sont le plus furieuses et le plus cruelles, et qu'elles s'apaisent en vieillissant. Aussi, souhaitait-il qu'on gardât le catholicisme, qui avait beaucoup dévoré de victimes au temps de sa vigueur, et qui maintenant, appesanti sous le poids des ans, d'appétit médiocre, se contentait de quatre ou cinq rôtis d'hérétiques en cent ans.
"Au reste, ajouta-t-il, je me suis toujours bien accommodé des théophages et des christicoles. J'avais un aumônier aux Ilettes: chaque dimanche, on y disait la messe; tous mes invités y assistaient. Les philosophes y étaient les plus recueillis et les filles d'Opéra les plus ferventes. J'étais heureux alors et comptais de nombreux amis.
--Des amis, s'écria le Père Longuemare, des amis!... Ah! monsieur, croyez-vous qu'ils vous aimaient, tous ces philosophes et toutes ces courtisanes, qui ont dégradé votre âme de telle sorte que Dieu lui-même aurait peine à y reconnaître un des temples qu'il a édifiés pour sa gloire?"