Et elle poussa sa fille dans sa chambre.

"Comment allez-vous aujourd'hui, ma bonne mère?"

Évariste accrocha son chapeau au portemanteau, changea son habit bleu contre une veste de travail et s'assit devant son chevalet. Depuis quelques jours il esquissait au fusain une Victoire déposant une couronne sur le front d'un soldat mort pour la patrie. Il eût traité ce sujet avec enthousiasme, mais le Tribunal dévorait toutes ses journées, prenait toute son âme, et sa main déshabituée du dessin se faisait lourde et paresseuse.

Il fredonna le Ça ira.

"Tu chantes, mon enfant, dit la citoyenne Gamelin; tu as le cœur gai.

--Nous devons nous réjouir, ma mère: il y a de bonnes nouvelles. La Vendée est écrasée, les Autrichiens défaits; l'armée du Rhin a forcé les lignes de Lautern et de Wissembourg. Le jour est proche où la République triomphante montrera sa clémence. Pourquoi faut-il que l'audace des conspirateurs grandisse à mesure que la République croît en force et que les traîtres s'étudient à frapper dans l'ombre la patrie, alors qu'elle foudroie les ennemis qui l'attaquent à découvert?"

La citoyenne Gamelin, en tricotant un bas, observait son fils par-dessus ses lunettes.

"Berzélius, ton vieux modèle, est venu réclamer les dix livres que tu lui devais: je les lui ai remises. La petite Joséphine a eu mal au ventre pour avoir mangé trop de confitures, que le menuisier lui avait données. Je lui ai fait de la tisane.... Desmahis est venu te voir; il a regretté de ne pas te trouver. Il voudrait graver un sujet de ta composition. Il te trouve un grand talent. Ce brave garçon a regardé tes esquisses et les a admirées.

--Quand la paix sera rétablie et la conspiration étouffée, dit le peintre, je reprendrai mon Oreste. Je n'ai pas l'habitude de me flatter; mais il y a là une tête digne de David."

Il traça d'une ligne majestueuse le bras de sa Victoire.