Il s'embarqua de nuit, à La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile pour la Marsouinie. Mais, à huit milles de la côte, il fut capturé par un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Iles- Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour fatal.
CHAPITRE VII
CONCLUSION
Nunc est bibendum. Délivré de ses craintes, heureux d'avoir échappé à un si grand péril, le gouvernement résolut de célébrer par des fêtes populaires l'anniversaire de la régénération pingouine et de l'établissement de la république.
Le président Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du
Sénat étaient présents à la cérémonie.
Le généralissime des armées pingouines s'y rendit en grand uniforme. Il fut acclamé.
Précédées du drapeau noir de la misère et du drapeau rouge de la révolte, les délégations des ouvriers défilèrent, farouches et tutélaires.
Président, ministres, députés, fonctionnaires, chefs de la magistrature et de l'armée, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelèrent l'antique serment de vivre libres ou de mourir. C'était une alternative dans laquelle ils se mettaient résolument. Mais ils préféraient vivre libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants.
Après le départ des représentants de l'État, la foule des citoyens s'écoula à flots lents et paisibles, en criant: «Vive la république! Vive la liberté! Hou! hou! la calotte!»
Les journaux ne signalèrent qu'un fait regrettable dans cette belle journée. Le prince des Boscénos fumait tranquillement un cigare sur la prairie de la Reine quand y défila le cortège de l'État. Le prince s'approcha de la voiture des ministres et dit d'une voix retentissante: «Mort aux chosards!» Il fut immédiatement appréhendé par les agents de police, auxquels il opposa la plus désespérée résistance. Il en abattit une multitude à ses pieds; mais il succomba sous le nombre et fut traîné, contus, écorché, tuméfié, scarifié, méconnaissable, enfin, à l'oeil même d'une épouse, par les rues joyeuses, jusqu'au fond d'une prison obscure.