—Non, mon général.
—Il avouera: il le doit. Panther, il faut l'y résoudre; dites-lui que c'est son intérêt. Promettez-lui que, s'il avoue, il obtiendra des faveurs, une réduction de peine, sa grâce; promettez-lui que, s'il avoue, on reconnaîtra son innocence; on le décorera. Faites appel à ses bons sentiments. Qu'il avoue par patriotisme, pour le drapeau, par ordre, par respect de la hiérarchie, sur commandement spécial du ministre de la guerre, militairement…. Mais dites-moi, Panther, est-ce qu'il n'a pas déjà avoué? Il y a des aveux tacites; le silence est un aveu.
—Mais, mon général, il ne se tait pas; il crie comme un putois qu'il est innocent.
—Panther, les aveux d'un coupable résultent parfois de la véhémence de ses dénégations. Nier désespérément c'est avouer. Pyrot a avoué; il nous faut des témoins de ses aveux, la justice l'exige.
Il y avait dans la Pingouinie occidentale un port de mer nommé La Crique, formé de trois petites anses, autrefois fréquentées des navires, maintenant ensablées et désertes; des lagunes recouvertes de moisissures s'étendaient tout le long des côtes basses, exhalant une odeur empestée, et la fièvre planait sur le sommeil des eaux. Là, s'élevait au bord de la mer une haute tour carrée, semblable à l'ancien Campanile de Venise, au flanc de laquelle, près du laîte, au bout d'une chaîne attachée à une poutre transversale, pendait une cage à claire voie dans laquelle, au temps des Draconides, les inquisiteurs d'Alca mettaient les clercs hérétiques. Dans cette cage, vide depuis trois cents ans, Pyrot fut enfermé, sous la garde de soixante argousins qui, logés dans la tour, ne le perdaient de vue ni jour ni nuit, épiant ses aveux, pour en faire, à tour de rôle, un rapport au ministre de la guerre, car, scrupuleux et prudent, Greatauk voulait des aveux et des suraveux. Greatauk, qui passait pour un imbécile, était, en réalité, plein de sagesse et d'une rare prévoyance.
Cependant Pyrot, brûlé du soleil, dévoré de moustiques, trempé de pluie, de grêle et de neige, glacé de froid, secoué furieusement par la tempête, obsédé par les croassements sinistres des corbeaux perchés sur sa cage, écrivait son innocence sur des morceaux de sa chemise avec un cure-dents trempé de sang. Ces chiffons se perdaient dans la mer ou tombaient aux mains des geôliers. Quelques-uns pourtant furent mis sous les yeux du public. Mais les protestations de Pyrot ne touchaient personne, puisqu'on avait publié ses aveux.
CHAPITRE III
LE COMTE DE MAUBEC DE LA DENTDULYNX
Les moeurs des petits juifs n'étaient pas toujours pures; le plus souvent, ils ne se refusaient à aucun des vices de la civilisation chrétienne, mais ils gardaient de l'âge patriarcal la reconnaissance des liens de famille et l'attachement aux intérêts de la tribu. Les frères, demi-frères, oncles, grands-oncles, cousins et petits-cousins, neveux et petits-neveux, agnats et cognats de Pyrot, au nombre de sept cents, d'abord accablés du coup qui frappait un des leurs, s'enfermèrent dans leurs maisons, se couvrirent de cendre et, bénissant la main qui les châtiait, durant quarante jours gardèrent un jeûne austère. Puis ils prirent un bain et résolurent de poursuivre, sans repos, au prix de toutes les fatigues, à travers tous les dangers, la démonstration d'une innocence dont ils ne doutaient pas. Et comment en eussent-ils douté? L'innocence de Pyrot leur était révélée comme était révélé son crime à la Pingouinie chrétienne; car ces choses, étant cachées, revêtaient un caractère mystique et prenaient l'autorité des vérités religieuses. Les sept cents pyrots se mirent à l'oeuvre avec autant de zèle que de prudence et firent secrètement des recherches approfondies. Ils étaient partout; on ne les voyait nulle part; on eût dit que, comme le pilote d'Ulysse, ils cheminaient librement sous terre. Ils pénétrèrent dans les bureaux de la guerre, approchèrent, sous des déguisements, les juges, les greffiers, les témoins de l'affaire. C'est alors que parut la sagesse de Greatauk: les témoins ne savaient rien, les juges, les greffiers ne savaient rien. Des émissaires parvinrent jusqu'à Pyrot et l'interrogèrent anxieusement dans sa cage, aux longs bruits de la mer et sous les croassements rauques des corbeaux. Ce fut en vain: le condamné ne savait rien. Les sept cents pyrots ne pouvaient détruire les preuves de l'accusation, parce qu'ils ne pouvaient les connaître et ils ne pouvaient les connaître parce qu'il n'y en avait pas. La culpabilité de Pyrot était indestructible par son néant même. Et c'est avec un légitime orgueil que Greatauk, s'exprimant en véritable artiste, dit un jour au général Panther: «Ce procès est un chef-d'oeuvre: il est fait de rien». Les sept cents pyrots désespéraient d'éclaircir jamais cette ténébreuse affaire quand tout à coup ils découvrirent, par une lettre volée, que les quatre-vingt mille bottes de foin n'avaient jamais existé, qu'un gentilhomme des plus distingués, le comte de Maubec, les avait vendues à l'État, qu'il en avait reçu le prix, mais qu'il ne les avait jamais livrées, attendu que, issu des plus riches propriétaires fonciers de l'ancienne Pingouinie, héritier des Maubec de la Dentdulynx, jadis possesseurs de quatre duchés, de soixante comtés, de six cent douze marquisats, baronnies et vidamies, il ne possédait pas de terres la largeur de la main et qu'il aurait été bien incapable de couper seulement une fauchée de fourrage sur ses domaines. Quant à se faire livrer un fétu d'un propriétaire ou de quelque marchand, c'est ce qui lui eût été tout à fait impossible, car tout le monde, excepté les ministres de l'État et les fonctionnaires du gouvernement, savait qu'il était plus facile de tirer de l'huile d'un caillou qu'un centime de Maubec.
Les sept cents pyrots ayant procédé à une enquête minutieuse sur les ressources financières du comte de Maubec de la Dentdulynx, constatèrent que ce gentilhomme tenait ses principales ressources d'une maison où des dames généreuses donnaient à tout venant deux jambons pour une andouille. Ils le dénoncèrent publiquement comme coupable du vol des quatre-vingt mille bottes de foin pour lequel un innocent avait été condamné et mis en cage.