Cette parole de Greatauk, répandue dans toute la Pingouinie, soulagea la conscience publique.

CHAPITRE V

LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE

Colomban portait avec surprise et douceur le poids de la réprobation générale; il ne pouvait sortir de chez lui sans être lapidé; aussi ne sortait-il point; il écrivait dans son cabinet, avec un entêtement magnifique, de nouveaux mémoires en faveur de l'encagé innocent. Cependant parmi le peu de lecteurs qu'il trouva, quelques-uns, une douzaine, furent frappés de ses raisons et commencèrent à douter de la culpabilité de Pyrot. Ils s'en ouvrirent à leurs proches, s'efforcèrent de répandre autour d'eux la lumière qui naissait dans leur esprit. L'un d'eux était un ami de Robin Mielleux à qui il confia ses perplexités et qui dès lors refusa de le recevoir. Un autre demanda, par lettre ouverte, des explications au ministre de la guerre; un troisième publia un pamphlet terrible: celui-là, Kerdanic, était le plus redouté des polémistes. Le public en demeura stupide. On disait que ces défenseurs du traître étaient soudoyés par les grands juifs; on les flétrit du nom de pyrotins et les patriotes jurèrent de les exterminer. Il n'y avait que mille ou douze cents pyrotins dans la vaste république; on croyait en voir partout; on craignait d'en trouver dans les promenades, dans les assemblées, dans les réunions, dans les salons mondains, à la table de famille, dans le lit conjugal. La moitié de la population était suspecte à l'autre moitié. La discorde mit le feu dans Alca.

Or, le père Agaric, qui dirigeait une grande école de jeunes nobles, suivait les événements avec une anxieuse attention. Les malheurs de l'Église pingouine ne l'avaient point abattu; il restait fidèle au prince Crucho et conservait l'espoir de rétablir sur le trône de Pingouinie l'héritier des Draconides. Il lui parut que les événements qui s'accomplissaient ou se préparaient dans le pays, l'état d'esprit dont ils seraient en même temps l'effet et la cause, et les troubles, leur résultat nécessaire, pourraient, dirigés, conduits, tournés et détournés avec la sagesse profonde d'un religieux, ébranler la république et disposer les Pingouins à restaurer le prince Crucho dont la piété promettait des consolations aux fidèles. Coiffé de son vaste chapeau noir, dont les bords étaient pareils aux ailes de la Nuit, il s'achemina par le bois des Conils vers l'usine où son vénérable ami, le père Cornemuse, distillait la liqueur hygiénique de Sainte-Orberose. L'industrie du bon moine, si cruellement frappée au temps de l'émiral Chatillon, se relevait de ses ruines. On entendait les trains de marchandises rouler à travers les bois et l'on voyait sous les hangars des centaines d'orphelins bleus envelopper des bouteilles et clouer des caisses.

Agaric trouva le vénérable Cornemuse devant ses fourneaux, au milieu des cornues. Les prunelles glissantes du vieillard avaient retrouvé l'éclat du rubis; le poli de son crâne était redevenu suave et précieux.

Agaric félicita d'abord le pieux distillateur de l'activité qui renaissait dans ses laboratoires et dans ses ateliers.

—Les affaires reprennent. J'en rends grâces à Dieu, répondit le vieillard des Conis. Hélas! elles étaient bien tombées, frère Agaric, Vous avez vu la désolation de cet établissement. Je n'en dis pas davantage.

Agaric détourna la tête.

—La liqueur de Sainte-Orberose, poursuivit Cornemuse, triomphe de nouveau. Mon industrie n'en demeure pas moins incertaine et précaire. Les lois de ruine et de désolation qui l'ont frappée ne sont point abrogées: elles ne sont que suspendues….