À peine avait-il achevé ce discours que les pyrotins apparurent en bande, et trompés, à leur tour, par cette ressemblance insidieuse, crurent que des patriotes assommaient Colomban. Ils tombèrent à coups de canne plombée et de nerfs de boeufs sur le prince des Boscénos et ses compagnons, qu'il laissèrent pour morts sur la place, et, s'emparant de l'avoué Bazile, le portèrent en triomphe, malgré ses protestations indignées, aux cris de «Vive Colomban! vive Pyrot!» le long des boulevards, jusqu'à ce que la brigade noire, lancée à leur poursuite, les eût assaillis, terrassés, traînés indignement au poste, où l'avoué Bazile fut, sous le nom de Colomban, trépigné par des semelles épaisses, aux clous sans nombre.

CHAPITRE VII

BIDAULT-COQUILLE ET MANIFLORE

LES SOCIALISTES

Or, tandis qu'un vent de colère et de haine soufflait dans Alca, Eugène Bidault-Coquille, le plus pauvre et le plus heureux des astronomes, installé sur une vieille pompe à feu du temps des Draconides, observait le ciel à travers une mauvaise lunette et enregistrait photographiquement sur des plaques avariées les passages d'étoiles filantes. Son génie corrigeait les erreurs des instruments et son amour de la science triomphait de la dépravation des appareils. Il observait avec une inextinguible ardeur aérolithes, météorites et bolides, tous les débris ardents, toutes les poussières enflammées qui traversent d'une vitesse prodigieuse l'atmosphère terrestre, et recueillait, pour prix de ses veilles studieuses, l'indifférence du public, l'ingratitude de l'État et l'animadversion des corps savants. Abîmé dans les espaces célestes, il ignorait les accidents advenus à la surface de la terre; il ne lisait jamais les journaux et tandis qu'il marchait par la ville, l'esprit occupé des astéroïdes de novembre, il se trouva plus d'une fois dans le bassin d'un jardin public ou sous les roues d'un autobus.

Très haut de taille et de pensée, il avait un respect de lui-même et d'autrui qui se manifestait par une froide politesse ainsi que par une redingote noire très mince et un chapeau de haute forme, dont sa personne se montrait émaciée et sublimée. Il prenait ses repas dans un petit restaurant déserté par tous les clients moins spiritualistes que lui, où seule désormais sa serviette reposait, ceinte de son coulant de buis, au casier désolé. En cette gargotte, un soir, le mémoire de Colomban en faveur de Pyrot lui tomba sous les yeux; il le lut en cassant des noisettes creuses, et tout à coup, exalté d'étonnement d'admiration, d'horreur et de pitié, il oublia les chutes de météores et les pluies d'étoiles et ne vit plus que l'innocent balancé par les vents dans sa cage où perchaient les corbeaux.

Cette image ne le quittait plus. Il était depuis huit jours sous l'obsession du condamné innocent quand, au sortir de sa gargotte, il vit une foule de citoyens s'engouffrer dans un bastringue où se tenait une réunion publique. Il entra; la réunion était contradictoire; on hurlait, on s'invectivait, on s'assommait dans la salle fumeuse. Les pyrots et les antipyrots parlaient, tour à tour acclamés et conspués. Un enthousiasme obscur et confus soulevait les assistants. Avec l'audace des hommes timides et solitaires, Bidault-Coquille bondit sur l'estrade et parla trois quarts d'heure. Il parla très vite, sans ordre, mais avec véhémence et dans toute la conviction d'un mathématicien mystique. Il fut acclamé. Quand il descendit de l'estrade, une grande femme sans âge, tout en rouge, portant à son immense chapeau des plumes héroïques, se jeta sur lui, à la fois ardente et solennelle, l'embrassa et lui dit:

—Vous êtes beau!

Il pensa dans sa simplicité qu'il devait y avoir à cela quelque chose de vrai.

Elle lui déclara qu'elle ne vivait plus que pour la défense de Pyrot et dans le culte de Colomban. Il la trouva sublime et la crut belle. C'était Maniflore, une vieille cocotte pauvre, oubliée, hors d'usage, et devenue tout à coup grande citoyenne.