»L'obligation imposée à une fille d'apporter sa virginité à son époux vient des temps où les filles étaient épousées dès qu'elles étaient nubiles; il est ridicule qu'une fille qui se marie à vingt-cinq ou trente ans soit soumise à cette obligation. Vous direz que c'est un présent dont son mari, si elle en rencontre enfin un, sera flatté; mais nous voyons à chaque instant des hommes rechercher des femmes mariées et se montrer bien contents de les prendre comme ils les trouvent.
»Encore aujourd'hui le devoir des filles est déterminé, dans la morale religieuse, par cette vieille croyance que Dieu, le plus puissant des chefs de guerre, est polygame, qu'il se réserve tous les pucelages, et qu'on ne peut en prendre que ce qu'il en a laissé. Cette croyance, dont les traces subsistent dans plusieurs métaphores du langage mystique, est aujourd'hui perdue chez la plupart des peuples civilisés; pourtant elle domine encore l'éducation des filles, non seulement chez nos croyants, mais encore chez nos libres penseurs qui, le plus souvent, ne pensent pas librement pour la raison qu'ils ne pensent pas du tout.
»Sage veut dire savant. On dit qu'une fille est sage quand elle ne sait rien. On cultive son ignorance. En dépit de tous les soins, les plus sages savent, puisqu'on ne peut leur cacher ni leur propre nature, ni leurs propres états, ni leurs propres sensations. Mais elles savent mal, elles savent de travers. C'est tout ce qu'on obtient par une culture attentive….
—Monsieur, dit brusquement d'un air sombre Joseph Boutourlé, trésorier- payeur général d'Alca, croyez-le bien: il y a des filles innocentes, parfaitement innocentes, et c'est un grand malheur. J'en ai connu trois; elles se marièrent: ce fut affreux. L'une, quand son mari s'approcha d'elle, sauta du lit, épouvantée et cria par la fenêtre: «Au secours; monsieur est devenu fou!» Une autre fut trouvée, le matin de ses noces, en chemise, sur l'armoire à glace et refusant de descendre. La troisième eut la même surprise, mais elle souffrit tout sans se plaindre. Seulement, quelques semaines après son mariage, elle murmura à l'oreille de sa mère: «Il se passe entre mon mari et moi des choses inouies, des choses qu'on ne peut pas s'imaginer, des choses dont je n'oserais pas parler même à toi.» Pour ne pas perdre son âme, elle les révéla à son confesseur et c'est de lui qu'elle apprit, peut-être avec un peu de déception, que ces choses n'étaient pas extraordinaires.
—J'ai remarqué, reprit le professeur Haddock, que les Européens en général et les Pingouins en particulier, avant les sports et l'auto, ne s'occupaient de rien autant que de l'amour. C'était donner bien de l'importance à ce qui en a peu.
—Alors, monsieur, s'écria madame Crémeur suffoquée, quand une femme s'est donnée tout entière, vous trouvez que c'est sans importance?
—Non, madame, cela peut avoir son importance, répondit le professeur Haddock, encore faudrait-il voir si, en se donnant, elle offre un verger délicieux ou un carré de chardons et de pissenlits. Et puis, n'abuse-t- on pas un peu de ce mot donner? Dans l'amour, une femme se prête plutôt qu'elle ne se donne. Voyez la belle madame Pensée….
—C'est ma mère! dit un grand jeune homme blond.
—Je la respecte infiniment, monsieur, répliqua le professeur Haddock; ne craignez pas que je tienne sur elle un seul propos le moins du monde offensant. Mais permettez-moi de vous dire que, en général, l'opinion des fils sur leurs mères est insoutenable: ils ne songent pas assez qu'une mère n'est mère que parce qu'elle aima et qu'elle peut aimer encore. C'est pourtant ainsi, et il serait déplorable qu'il en fût autrement. J'ai remarqué que les filles, au contraire, ne se trompent pas sur la faculté d'aimer de leurs mères ni sur l'emploi qu'elles en font: elles sont des rivales: elles en ont le coup d'oeil.
L'insupportable professeur parla longtemps encore, ajoutant les inconvenances aux maladresses, les impertinences aux incivilités, accumulant les incongruités, méprisant ce qui est respectable, respectant ce qui est méprisable; mais personne ne l'écoutait.