Réélu à une énorme majorité, Cérès entra dans une Chambre qui se montrait plus portée à gauche, plus avancée que la précédente et, semblait-il, plus ardente aux réformes. S'étant tout de suite aperçu qu'un si grand zèle cachait la peur du changement et un sincère désir de ne rien faire, il se promit de suivre une politique qui répondît à ces aspirations. Dès le début de la session, il prononça un grand discours, habilement conçu et bien ordonné, sur cette idée que toute réforme doit être longtemps différée; il se montra chaleureux, bouillant même, ayant pour principe que l'orateur doit recommander la modération avec une extrême véhémence. Il fut acclamé par l'assemblée entière. Dans la tribune présidentielle, les dames Clarence l'écoutaient; Éveline tressaillait malgré elle au bruit solennel des applaudissements. Sur la même banquette, la belle madame Pensée frissonnait aux vibrations de cette voix mâle.

Aussitôt descendu de la tribune, Hippolyle Cérès, sans prendre le temps de changer de chemise, alors que les mains battaient encore et qu'on demandait l'affichage, alla saluer les dames Clarence dans leur tribune. Éveline lui trouva la beauté du succès et, tandis que, penché sur ces dames, il recevait leurs compliments d'un air modeste, relevé d'un grain de fatuité, en s'épongeant le cou avec son mouchoir, la jeune fille, jetant un regard de côté sur madame Pensée, la vit qui respirait avec ivresse la sueur du héros, haletante, les paupières lourdes, la tête renversée, prête à défaillir. Aussitôt Éveline sourit tendrement à M. Cérès.

Le discours du député d'Alca eut un grand retentissement. Dans les «sphères» politiques il fut jugé très habile. «Nous venons d'entendre enfin un langage honnête», écrivait le grand journal modéré. «C'est tout un programme!» disait-on à la Chambre. On s'accordait à y reconnaître un énorme talent.

Hippolyte Cérès s'imposait maintenant comme chef aux radicaux, socialistes, anticléricaux, qui le nommèrent président de leur groupe, le plus considérable de la Chambre. Il se trouvait désigné pour un portefeuille dans la prochaine combinaison ministérielle.

Après une longue hésitation, Éveline Clarence accepta l'idée d'épouser M. Hippolyte Cérès. Pour son goût, le grand homme était un peu commun; rien ne prouvait encore qu'il atteindrait un jour le point où la politique rapporte de grosses sommes d'argent; mais elle entrait dans ses vingt-sept ans et connaissait assez la vie pour savoir qu'il ne faut pas être trop dégoûtée ni se montrer trop exigeante.

Hippolyte Cérès était célèbre; Hippolyte Cérès était heureux. On ne le reconnaissait plus; les élégances de ses habits et de ses manières augmentaient terriblement; il portait des gants blancs avec excès; maintenant, trop homme du monde, il faisait douter Éveline si ce n'était pas pis que de l'être trop peu. Madame Clarence regarda favorablement ces fiançailles, rassurée sur l'avenir de sa fille et satisfaite d'avoir tous les jeudis des fleurs pour son salon.

La célébration du mariage souleva toutefois des difficultés. Éveline était pieuse et voulait recevoir la bénédiction de l'Église. Hippolyte Cérès, tolérant mais libre penseur, n'admettait que le mariage civil. Il y eut à ce sujet des discussions et même des scènes déchirantes. La dernière se déroula dans la chambre de la jeune fille, au moment de rédiger les lettres d'invitation. Éveline déclara que, si elle ne passait pas par l'église, elle ne se croirait pas mariée. Elle parla de rompre, d'aller à l'étranger avec sa mère, ou de se retirer dans un couvent. Puis elle se fit tendre, faible, suppliante; elle gémit. Et tout gémissait avec elle dans sa chambre virginale, le bénitier et le rameau de buis au-dessus du lit blanc, les livres de dévotion sur la petite étagère et sur le marbre de la cheminée la statuette blanche et bleue de sainte Orberose enchaînant le dragon de Cappadoce. Hippolyte Cérès était attendri, amolli, fondu.

Belle de douleur, les yeux brillants de larmes, les poignets ceints d'un chapelet de lapis lazuli et comme enchaînée par sa foi, tout à coup elle se jeta aux pieds d'Hippolyte et lui embrassa les genoux, mourante, échevelée.

Il céda presque; il balbutia:

—Un mariage religieux, un mariage à l'église, on pourra encore faire digérer ça à mes électeurs; mais mon comité n'avalera pas la chose aussi facilement…. Enfin, je leur expliquerai, … la tolérance, les nécessités sociales…. Ils envoient tous leurs filles au catéchisme…. Quant à mon portefeuille, bigre! je crois bien, ma chérie, que nous allons le noyer dans l'eau bénite.