—J'ai à vous parler, monsieur!
Et il brandit la lettre anonyme.
Paul Visire l'accueillit tout souriant.
—Vous êtes le bienvenu, mon cher père. J'allais vous écrire…. Oui, pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Légion d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin.
M. Blampignon remercia profondément son gendre et jeta au feu la lettre anonyme.
Rentré dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irritée et languissante.
—Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voilà! tu ne sais pas le prendre.
Vers ce temps, Hippolyte Cérès apprit par un petit journal de scandales (c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les affaires d'État) que le président du Conseil dînait tous les soirs chez mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait l'avoir vivement frappé. Dès lors Cérès se faisait une sombre joie d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs très en retard, pour dîner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la sérénité du plaisir accompli.
Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle les lisait à table, devant lui et demeurait alanguie et souriante.
Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces avertissements trop vagues et que, pour l'inquiéter, il fallait lui donner des précisions, la mettre en état de vérifier par elle-même l'infidélité et la trahison. Il avait au ministère des agents très sûrs, chargés de recherches secrètes intéressant la défense nationale et qui précisément surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et ennemie entretenait jusque dans les postes et télégraphes de la république. M. Cérès leur donna l'ordre de suspendre leurs investigations et de s'enquérir où, quand et comment M. le ministre de l'intérieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent fidèlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient plusieurs fois surpris M. le président du Conseil avec une femme, mais que ce n'était pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Cérès ne leur en demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de Lysiane n'étaient qu'un alibi imaginé par Paul Visire lui-même, à la satisfaction d'Éveline, importunée de sa gloire et qui soupirait après l'ombre et le mystère.