Un autre symptôme funeste frappait fortement le commun des esprits. La catastrophe, désormais périodique, régulière, rentrait dans les prévisions et prenait dans les statistiques une place de plus en plus large. Chaque jour des machines éclataient, des maisons sautaient, des trains bondés de marchandises tombaient sur un boulevard, démolissant des immeubles entiers, écrasant plusieurs centaines de passants et, à travers le sol défoncé, broyaient deux ou trois étages d'ateliers et de docks où travaillaient des équipes nombreuses.

Section 2

Dans la partie sud-ouest de la ville, sur une hauteur qui avait gardé son ancien nom de Fort Saint-Michel, s'étendait un square où de vieux arbres allongeaient encore au-dessus des pelouses leurs bras épuisés. Sur le versant nord, des ingénieurs paysagistes avaient construit une cascade, des grottes, un torrent, un lac, des îles. De ce côté l'on découvrait toute la ville avec ses rues, ses boulevards, ses places, la multitude de ses toits et de ses dômes, ses voies aériennes, ses foules d'hommes recouvertes de silence et comme enchantées par l'éloignement. Ce square était l'endroit le plus salubre de la capitale; les fumées n'y voilaient point le ciel, et l'on y menait jouer les enfants. L'été, quelques employés des bureaux et des laboratoires voisins, après leur déjeuner, s'y reposaient, un moment, sans en troubler la paisible solitude.

C'est ainsi qu'un jour de juin, vers midi, une télégraphiste, Caroline Meslier, vint s'asseoir sur un banc à l'extrémité de la terrasse du nord. Pour se rafraîchir les yeux d'un peu de verdure, elle tournait le dos à la ville. Brune, avec des prunelles fauves, robuste et placide, Caroline paraissait âgée de vingt-cinq à vingt-huit ans. Presque aussitôt un commis au trust de l'électricité, Georges Clair, prit place à côté d'elle. Blond, mince, souple, il avait des traits d'une finesse féminine; il n'était guère plus âgé qu'elle et paraissait plus jeune. Se rencontrant presque tous les jours à cette place, ils éprouvaient de la sympathie l'un pour l'autre et prenaient plaisir à causer ensemble. Cependant leur conversation n'avait jamais rien de tendre, d'affectueux, ni d'intime. Caroline, bien qu'il lui fût advenu, dans le passé, de se repentir de sa confiance, aurait peut-être laissé voir plus d'abandon; mais Georges Clair se montrait toujours extrêmement réservé dans ses termes comme dans ses façons; il ne cessait de donner à la conversation un caractère purement intellectuel et de la maintenir dans les idées générales, s'exprimant d'ailleurs sur tous les sujets avec la liberté la plus âpre.

Il l'entretenait volontiers de l'organisation de la société et des conditions du travail.

—La richesse, disait-il, est un des moyens de vivre heureux; ils en ont fait la fin unique de l'existence.

Et cet état de choses à tous deux paraissait monstrueux.

Ils en revenaient sans cesse à certains sujets scientifiques qui leur étaient familiers.

Ce jour-là, ils firent des remarques sur l'évolution de la chimie.

—Dès l'instant, dit Clair, où l'on vit le radium se transformer en hélium, on cessa d'affirmer l'immutabilité des corps simples; ainsi furent supprimées toutes ces vieilles lois des rapports simples et de la conservation de la matière.