Néanmoins, on ne pouvait conserver d'illusions: l'ennemi invisible était maître de la ville. Maintenant le bruit des détonations régnait continu comme le silence, à peine perceptible et d'une insurmontable horreur. Les appareils d'éclairage étant détruits, la ville demeurait plongée toute la nuit dans l'obscurité, et il s'y commettait des violences d'une monstruosité inouïe. Seuls les quartiers populeux, moins éprouvés, se défendaient encore. Des volontaires de l'ordre y faisaient des patrouilles; ils fusillaient les voleurs et l'on se heurtait à tous les coins de rue contre un corps couché dans une flaque de sang, les genoux pliés, les mains liées derrière le dos, avec un mouchoir sur la face et un écriteau sur le ventre.
Il devenait impossible de déblayer les décombres et d'ensevelir les morts. Bientôt la puanteur que répandaient les cadavres fut intolérable. Des épidémies sévirent, qui causèrent d'innombrables décès et laissèrent les survivants débiles et hébétés. La famine emporta presque tout ce qui restait. Cent quarante et un jours après le premier attentat, alors qu'arrivaient six corps d'armée avec de l'artillerie de campagne et de l'artillerie de siège, la nuit, dans le quartier le plus pauvre de la ville, le seul encore debout, mais entouré maintenant d'une ceinture de flamme et de fumée, Caroline et Clair, sur le toit d'une haute maison, se tenaient par la main et regardaient. Des chants joyeux montaient de la rue, où la foule, devenue folle, dansait.
—Demain, ce sera fini, dit l'homme, et ce sera mieux ainsi.
La jeune femme, les cheveux défaits, le visage brillant des reflets de l'incendie, contemplait avec une joie pieuse le cercle de feu qui se resserrait autour d'eux:
—Ce sera mieux ainsi, dit-elle à son tour.
Et, se jetant dans les bras du destructeur, elle lui donna un baiser éperdu.
Section 4.
Les autres villes de la fédération souffrirent aussi de troubles et de violences, puis l'ordre se rétablit. Des réformes furent introduites dans les institutions; de grands changements survinrent dans les moeurs; mais le pays ne se remit jamais entièrement de la perte de sa capitale et ne retrouva pas son ancienne prospérité. Le commerce, l'industrie dépérirent; la civilisation abandonna ces contrées qu'elle avait longtemps préférées à toutes les autres. Elles devinrent stériles et malsaines; le territoire qui avait nourri tant de millions d'hommes ne fut plus qu'un désert. Sur la colline du Fort Saint-Michel, les chevaux sauvages paissaient l'herbe grasse.
Les jours coulèrent comme l'onde des fontaines et les siècles s'égouttèrent comme l'eau à la pointe des stalactites. Des chasseurs vinrent poursuivre les ours sur les collines qui recouvraient la ville oubliée; des pâtres y conduisirent leurs troupeaux; des laboureurs y poussèrent la charrue; des jardiniers y cultivèrent des laitues dans des clos et greffèrent des poiriers. Ils n'étaient pas riches; ils n'avaient pas d'arts; un pied de vigne antique et des buissons de roses revêtaient le mur de leur cabane; une peau de chèvre couvrait leurs membres hâlés; leurs femmes s'habillaient de la laine qu'elles avaient filée. Les chevriers pétrissaient dans l'argile de petites figures d'hommes et d'animaux ou disaient des chansons sur la jeune fille qui suit son amant dans les bois et sur les chèvres qui paissent tandis que les pins bruissent et que l'eau murmure. Le maître s'irritait contre les scarabées qui mangeaient ses figues; il méditait des pièges pour défendre ses poules du renard à la queue velue, et il versait du vin à ses voisins en disant:
—Buvez! Les cigales n'ont pas gâté ma vendange; quand elles sont venues les vignes étaient sèches.