Pour les temps historiques, la chronique de Johannès Talpa, religieux du monastère de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvai d'autant plus abondamment qu'on ne découvre point d'autre source de l'histoire pingouine dans le haut moyen âge.

Nous sommes plus riches à partir du XIIIe siècle, plus riches et non plus heureux. Il est extrêmement difficile d'écrire l'histoire. On ne sait jamais au juste comment les choses se sont passées; et l'embarras de l'historien s'accroît avec l'abondance des documents. Quand un fait n'est connu que par un seul témoignage, on l'admet sans beaucoup d'hésitation. Les perplexités commencent lorsque les événements sont rapportés par deux ou plusieurs témoins; car leurs témoignages sont toujours contradictoires et toujours inconciliables.

Sans doute les raisons scientifiques de préférer un témoignage à un autre sont parfois très fortes. Elles ne le sont jamais assez pour l'emporter sur nos passions, nos préjugés, nos intérêts, ni pour vaincre cette légèreté d'esprit commune à tous les hommes graves. En sorte que nous présentons constamment les faits d'une manière intéressée ou frivole.

J'allai confier à plusieurs savants archéologues et paléographes de mon pays et des pays étrangers les difficultés que j'éprouvais à composer l'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mépris. Ils me regardèrent avec un sourire de pitié qui semblait dire: «Est-ce que nous écrivons l'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'un document, la moindre parcelle de vie ou de vérité? Nous publions les textes purement et simplement. Nous nous en tenons à la lettre. La lettre est seule appréciable et définie. L'esprit ne l'est pas; les idées sont des fantaisies. Il faut être bien vain pour écrire l'histoire: il faut avoir de l'imagination.»

Tout cela était dans le regard et le sourire de nos maîtres en paléographie, et leur entretien me décourageait profondément. Un jour qu'après une conversation avec un sigillographe éminent, j'étais plus abattu encore que d'habitude, je fis soudain cette réflexion, je pensai:

«Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entièrement disparue. On en conserve cinq ou six à l'Académie des sciences morales. Ils ne publient pas de textes; ils écrivent l'histoire. Ils ne me diront pas, ceux-là, qu'il faut être vain pour se livrer à ce genre de travail.

Cette idée releva mon courage.

Le lendemain (comme on dit, ou l'en demain, comme on devrait dire), je me présentai chez l'un d'eux, vieillard subtil.

—Je viens, monsieur, lui dis-je, vous demander les conseils de votre expérience. Je me donne grand mal pour composer une histoire, et je n'arrive à rien.

Il me répondit en haussant les épaules: