—N'en faites rien, Seigneur mon Dieu, s'écria-t-il, au nom de votre saint Paraclet, n'en faites rien!

Il parlait avec une telle véhémence que sa longue barbe blanche s'agitait à son menton comme une musette vide à la bouche d'un cheval affamé.

—Seigneur, n'en faites rien. Des oiseaux à tête humaine, cela existe déjà. Sainte Catherine n'a rien imaginé de nouveau.

—L'imagination assemble et compare; elle ne crée jamais, répliqua sèchement sainte Catherine.

—… Cela existe déjà, poursuivit saint Antoine, qui ne voulait rien entendre. Cela s'appelle les harpies, et ce sont les plus incongrus animaux de la création. Un jour que, dans le désert, je reçus à souper saint Paul, abbé, je mis la table au seuil de ma cabane, sous un vieux sycomore. Les harpies vinrent s'asseoir dans les branches; elles nous assourdirent de leurs cris aigus et fiantèrent sur tous les mets. L'importunité de ces monstres m'empêcha d'entendre les enseignements de saint Paul, abbé, et nous mangeâmes de la fiente d'oiseau avec notre pain et nos laitues. Comment peut-on croire que les harpies vous loueront dignement, Seigneur?

»Certes, dans mes tentations, j'ai vu beaucoup d'êtres hybrides, non seulement des femmes serpents et des femmes poissons, mais des êtres composés avec plus d'incohérence encore, comme des hommes dont le corps était fait d'une marmite, d'une cloche, d'une horloge, d'un buffet rempli de nourriture et de vaisselle, ou même d'une maison avec des portes et des fenêtres, par lesquelles on apercevait des personnes occupées à des travaux domestiques. L'éternité ne suffirait pas s'il me fallait décrire tous les monstres qui m'ont assailli dans ma solitude, depuis les baleines gréées comme des navires jusqu'à la pluie de bestioles rouges qui changeait en sang l'eau de ma fontaine. Mais aucun n'était aussi dégoûtant que ces harpies qui brûlèrent de leurs excréments les feuilles de mon beau sycomore.

—Les harpies, fit observer Lactance, sont des monstres femelles au corps d'oiseau. Elles ont d'une femme la tête et la poitrine. Leur indiscrétion, leur impudence et leur obscénité procèdent de leur nature féminine, ainsi que l'a démontré le poète Virgile en son Énéide. Elles participent de la malédiction d'Ève.

—Ne parlons plus de la malédiction d'Ève, dit le Seigneur. La seconde
Ève a racheté la première.

Paul Orose, auteur d'une histoire universelle que Bossuet devait plus tard imiter, se leva et supplia le Seigneur:

—Seigneur, entendez ma prière et celle d'Antoine. Ne fabriquez plus de monstres à la façon des centaures, des sirènes et des faunes, chers aux Grecs assembleurs de fables. Vous n'en aurez aucune satisfaction. Ces sortes de monstres ont des inclinations païennes et leur double nature ne les dispose pas à la pureté des moeurs.