—Mon fils Bulloch, dit le vieillard Maël, nous devons faire le dénombrement des Pingouins et inscrire le nom de chacun d'eux dans un livre.
—Rien n'est plus urgent, répondit Bulloch; il ne peut y avoir de bonne police sans cela.
Aussitôt l'apôtre, avec le concours de douze religieux, fit procéder au recensement du peuple.
Et le vieillard Maël dit ensuite:
—Maintenant que nous tenons registre de tous les habitants, il convient, mon fils Bulloch, de lever un impôt équitable, afin de subvenir aux dépenses publiques et à l'entretien de l'abbaye. Chacun doit contribuer selon ses moyens. C'est pourquoi, mon fils, convoquez les Anciens d'Alca, et d'accord avec eux nous établirons l'impôt.
Les Anciens, ayant été convoqués, se réunirent, au nombre de trente, dans la cour du moustier de bois, sous le grand sycomore. Ce furent les premiers États de Pingouinie. Ils étaient formés aux trois quarts des gros paysans de la Surelle et du Clange. Greatauk, comme le plus noble des Pingouins, s'assit sur la plus haute pierre.
Le vénérable Maël prit place au milieu de ses religieux et prononça ces paroles:
—Enfants, le Seigneur donne, quand il lui plaît, les richesses aux hommes et les leur retire. Or, je vous ai rassemblés pour lever sur le peuple des contributions afin de subvenir aux dépenses publiques et à l'entretien des religieux. J'estime que ces contributions doivent être en proportion de la richesse de chacun. Donc celui qui a cent boeufs en donnera dix; celui qui en a dix en donnera un.
Quand le saint homme eut parlé, Morio, laboureur à Anis-sur-Clange, un des plus riches hommes parmi les Pingouins, se leva et dit:
—O Maël, ô mon père, j'estime qu'il est juste que chacun contribue aux dépenses publiques et aux frais de l'Église. Pour ce qui est de moi, je suis prêt à me dépouiller de tout ce que je possède dans l'intérêt de mes frères pingouins et, s'il le fallait, je donnerais de grand coeur jusqu'à ma chemise. Tous les anciens du peuple sont disposés, comme moi, à faire le sacrifice de leurs biens; et l'on ne saurait douter de leur dévouement absolu au pays et à la religion. Il faut donc considérer uniquement l'intérêt public et faire ce qu'il commande. Or ce qu'il commande, ô mon père, ce qu'il exige, c'est de ne pas beaucoup demander à ceux qui possèdent beaucoup; car alors les riches seraient moins riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des riches; c'est pourquoi ce bien est sacré. N'y touchez pas: ce serait méchanceté gratuite. À prendre aux riches, vous ne retireriez pas grand profit, car ils ne sont guère nombreux; et vous vous priveriez, au contraire, de toutes ressources, en plongeant le pays dans la misère. Tandis que, si vous demandez un peu d'aide à chaque habitant, sans égard à son bien, vous recueillerez assez pour les besoins publics, et vous n'aurez pas à vous enquérir de ce que possèdent les citoyens, qui regarderaient toute recherche de cette nature comme une odieuse vexation. En chargeant tout le monde également et légèrement, vous épargnerez les pauvres, puisque vous leur laisserez le bien des riches. Et comment serait-il possible de proportionner l'impôt à la richesse? Hier j'avais deux cents boeufs; aujourd'hui j'en ai soixante, demain j'en aurais cent. Clunic a trois vaches, mais elles sont maigres; Nicclu n'en a que deux, mais elles sont grasses. De Clunic ou de Nicclu quel est le plus riche? Les signes de l'opulence sont trompeurs. Ce qui est certain, c'est que tout le monde boit et mange. Imposez les gens d'après ce qu'ils consomment. Ce sera la sagesse et ce sera la justice.